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Rap et féminisme : une possible réconciliation ?

Camille WERNAERS

Comme beaucoup d’enfants belges des années 90, j’ai passé une bonne partie de mon enfance à écouter MC Solaar raconter son amour pour Caroline, à m’inquiéter pour le Petit Frère d’IAM et à me marrer devant les frasques d’Eminem. Le rap faisait partie intégrante de ma vie, et j’avais plusieurs cahiers remplis de ratures et de poèmes. Aujourd’hui, j’y puise de l’inspiration pour mes activités de militante féministe.

L’«affaire Damso» jouant les catalyseurs, il a beaucoup été question de l’incompatibilité entre le rap et le féminisme ces derniers temps. Damso est un rappeur belge d’origine congolaise qui a été choisi en novembre 2017 pour composer l’hymne des Diables rouges en vue du Mondial. Sept associations féministes, dont Amazone, association pour laquelle je travaille, signent alors une carte blanche.
«En pleine affaire Weinstein et à quelques jours de la Journée mondiale pour l’élimination des violences faites aux femmes (25 novembre), cette erreur de casting est quasi une provocation», écrivent-elles.
Les paroles sexistes du rappeur ne passent pas. «Que beaucoup d’entre nous écoutent à longueur de journée des chansons pop, rock, rap… sans écouter ni s’offusquer de paroles crues, voire plus, est une chose. Qu’une institution comme la vôtre – l’union royale belge ! – fasse un porte-drapeau d’un artiste à l’univers sexiste en est une autre», peut-on lire.
Les Belges se divisent en anti-ou pro-Damso, chacun.e choisit son camp. Durant des mois, l’Union belge maintient son choix. Le 8 mars, date hautement symbolique de la Journée de lutte pour les droits des femmes, Proximus conteste cette décision par la voix de sa PDG, Dominique Leroy. Lâchée par son sponsor et alors que l’affaire a pris une tournure internationale, l’Union belge abandonne sa collaboration avec Damso.

Des critiques féministes racistes ?

Clap de fin ? Pas vraiment car les arguments avancés pour la défense de Damso méritent d’être analysés. Celui du racisme en particulier. Les féministes s’attaqueraient en effet Damso à cause de sa couleur de peau et à cause des stéréotypes qui affectent le rap. Françoise Vergès, historienne et politologue française et féministe décoloniale, n’en pense pas moins.

Ces accusations de racisme se font pourtant sans connaitre la plupart des associations dont il est question. Si certaines d’entre elles se sentent proches des Françaises Caroline Fourest et Elisabeth Bandinter, qui semblent penser que certaines communautés en particulier sont coupables de sexisme, ce n’est clairement pas le cas de toutes les associations signataires.
En Belgique, nous avons un mouvement féministe majoritairement intersectionnel qui tente depuis des années de rapprocher les luttes féministes, anti-racistes et anti-capitalistes, rappelant que la lutte doit se faire à l’intersection des différents types de dominations. En clair, une femme racisée et pauvre ne vit pas la même chose qu’une femme blanche et riche. Quand Zuhal Demir, secrétaire d’État à l’Égalité des chances, met en avant la soi-disant plus grande homophobie chez les musulman.e.s dans un communiqué de presse, Irène Zeilinger, directrice de l’association Garance réagit aussitôt afin de dénoncer l’instrumentalisation raciste de la lutte contre l’homophobie. Cette association féministe a signé la carte blanche protestant contre le choix de Damso pour l’hymne des Diables. Ce sont donc des associations qui travaillent sur le terrain au quotidien avec des femmes de toutes origines pour détricoter le sexisme, le racisme et l’homophobie qui se retrouvent accusées de racisme.

C’est d’autant plus dérangeant que les critiques faites aux morceaux de Damso sont légitimes.
D’abord, s’il existe une liberté d’expression, il existe également une liberté de critique. Si des femmes se disent mal à l’aise en écoutant certains morceaux, il faut apprendre à l’entendre. Le sexisme se retrouve bien sûr dans d’autres genres musicaux, il n’est ni l’apanage d’une communauté, ni d’un genre musical. Les féministes ont d’ailleurs protesté contre les concerts de Michel Sardou. Elles ont protesté contre le morceau « Blurred Lines » de Robin Thicke en 2013, allant jusqu’à le parodier. Les féministes manifestent aujourd’hui devant les salles de concert où se produit Betrand Cantat. C’est Orelsan, un rappeur blanc, que les féministes françaises ont poursuivi en justice pour sa chanson Sale pute. Il sera finalement relaxé au nom de la liberté de création artistique.

Posons la question en des termes volontairement provocants. Et si Orelsan avait écrit un morceau titré « Sale juif » ou « Sale noir » ? En aurait-on appelé à la liberté de création artistique ? Ou aurait-on compris qu’il n’est pas normal d’écrire des morceaux remplis de stéréotypes et de violence et que cela mérite d’être critiqué ?

Pour autant, la récupération raciste de l’affaire Damso doit être combattue. Comment reconnaître la récupération raciste d’un combat féministe ? C’est très simple, si la personne ne parle jamais de droits de femmes, ne s’intéresse pas aux féminismes, mais se réveille quand il s’agit de critiquer une personne racisée, il s’agit d’une récupération raciste. A titre d’exemple, le vice-Premier ministre Open Vld Alexander De Croo, qui ne fait pas partie d’un gouvernement particulièrement porté par les questions féministes, a tweeté en manifestant sa position anti-Damso. Une preuve de plus que militant.e.s féministes et militant.e.s anti-racistes ont des combats à mener ensemble.

Le sexe comme instrument de domination

Si les critiques contre les morceaux de Damso sont légitimes, c’est notamment parce que le sexe y est utilisé comme un instrument de domination des femmes. Dans l’univers de Damso, les femmes sont des jouets : elles n’agissent pas, elles subissent. Damso n’a pas inventé le sexisme, il n’utilise cependant pas le pouvoir qu’il possède, en parlant à autant de jeunes, pour critiquer le patriarcat. Comme tant d’autres, il se contente de surfer sur la vague. Être un objet et non pas un sujet, c’est ce que je ressens tous les jours quand je sors dans la rue, quand je me fais harceler. On m’a déjà demandé combien je coûtais, comme on demande le prix d’une bouteille de soda. J’ai été agressée sexuellement. Quand je mets mes écouteurs pour m’évader, j’ai très peu envie d’entendre des mots qui banalisent ces comportements. J’ai le droit de le dire, de l’écrire. Le sexe comme instrument de domination des femmes, c’est ce qu’on retrouve aussi dans la prostitution et la pornographie.

Résultat ? Selon une étude, seules 65% des femmes hétérosexuelles disent souvent atteindre le plaisir, contre 95% des hommes avec lesquels elles ont des rapports sexuels. Le problème ne vient manifestement pas du fait que les femmes seraient naturellement frigides (sic) puisque les lesbiennes sont 86% à connaître l’orgasme. L’orgasme n’est pas le Saint-Graal, mais c’est quand même sympa de temps en temps : au lieu d’un énième rap avec les mots « pute » et « éjaculation » dedans, peut-on imaginer prochainement un texte entier sur le clitoris ? Selon une croyance très répandue, les féministes seraient contre la sexualité. En fait, certaines d’entre nous sont contre ce sexe-là. Utilisons plutôt des mots crus pour parler de sexualité féminine de manière saine. Pour une fois.

Il paraît également que les mots sexistes font partie des « codes » de ce genre musical. J’écoute pourtant du rap tous les jours, sans entendre de punchlines sexistes. Mieux, des rappeuses utilisent le rap pour critiquer le sexisme, comme la rappeuse française Chilla qui se réapproprie les insultes qui lui ont été faites dans son morceau Sale Chienne. Des rappeuses évoquent aussi le sexisme qu’elles subissent dans le milieu du rap dans le reportage «Ah ouais, les meufs ne savent pas rapper ?» : « On va nous dire qu’on n’est pas vraiment des rappeuses, on va dire qu’on est des chanteuses », y explique le duo belge Kab & Lipass.

Ce ne sont que des mots

Puisqu’il ne s’agit que de mots, cela ne peut pas faire de mal. Voilà un autre argument utilisé lors de l’affaire Damso. Je suis ravie d’apprendre que lorsqu’on me traite de «salope» dans la rue, je dois arrêter de me sentir mal.
Ce ne sont pas que des mots. J’aime les mots et je sais qu’ils ont un grand pouvoir. Le pouvoir de soigner mille blessures et le pouvoir d’en infliger autant. Dans la musique, la littérature et le cinéma, les mots deviennent des représentations symboliques qui influencent ceux et celles qui les reçoivent. Pouvoir être représenté.e.s normalement et de façon diverse dans un film, un livre ou un morceau de musique fait partie des demandes des minorités, qui en ont bien compris toute l’importance. L’engouement autour du film Black Panther l’a démontré, ce blockbuster met en avant un casting entier de personnes afro-descendantes représentées, pour une fois, sous une multitude de facettes. Le film est complètement intersectionnel car il met également en avant des personnages de femmes fortes. Les féministes demandent également à ce que les femmes soient représentées de manière diversifiée dans les représentations culturelles, et pas uniquement dans le clivage mère-pute.

La question de la relativité des mots est souvent accompagnée de l’injonction, pour les féministes, de s’occuper de problèmes plus graves. «Occupez-vous donc de choses plus importantes». Ce serait oublier, d’abord, que les féministes sont sur tous les fronts (viols, écarts salariaux, violences conjugales, etc.). Ensuite qu’il existe une continuité entre les morceaux de musique sexistes, le fait qu’un patron puisse moins payer une employée et les féminicides. Dans tous les cas, il s’agit de considérer les femmes comme inférieures.

Un projet révolutionnaire

Chaque problème soulevé par les féministes est de trop. Pour avoir demandé le droit de vote, les suffragettes ont subi moquerie et violence, dont une bonne part de violence d’État. Le projet féministe est un projet révolutionnaire, qui entend transformer en profondeur toute la société. En ce sens, il dérange et il dérangera toujours, mais en attendant, il semble que le féminisme ait déjà un peu changé Damso. Dans un entretien pour Libération, à l’occasion de la sortie de son nouvel album, il avoue avoir acheté Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir et King Kong Theorie de Virginie Despentes, entre autres. Très bons choix.

Camille WERNAERS

Journaliste féministe


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