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Mayeur et «l’immigration»

Henri GOLDMAN

Yvan Mayeur, ce n’est pas seulement le piétonnier et le Samusocial. Celui qui a (sans doute) terminé sa carrière politique dans la peau d’un autocrate l’avait commencée il y a trente ans en défenseur cohérent des droits des « immigrés » à une époque où le Parti socialiste leur tournait largement le dos.

Bruxelles, 1987. À Schaerbeek, le bourgmestre Roger Nols étale son racisme sans aucune gêne. Le leader de l’opposition socialiste, Guy Lalot, lui fait concurrence sur le même terrain. Dans la Fédération bruxelloise du PS, on sent qu’une certaine base « belgo-belge » a du mal avec la bienveillance du parti à l’égard des « immigrés » qui commencent à être un peu trop visibles dans la ville. L’autorité de Philippe Moureaux, le leader de la Fédération, qui avait lié son nom à la loi antiraciste de 1981, doit désormais composer avec un nouveau venu, Charles Picqué, porteur d’une tout autre sensibilité : il n’est pas vraiment socialiste, tout au plus social-démocrate – il ne chantera jamais l’Internationale dans les congrès –, a fait ses études à l’UCL, est plus intéressé par les question urbaines que par les questions sociales et n’a aucune empathie particulière vis-à-vis de « nouveaux Bruxellois » qu’il ne cherchera jamais à cajoler. Lors d’un congrès de la Fédération qui se tiendra cette année-là, le PS bruxellois reviendra sur sa position traditionnelle : il ne demandera plus le droit de vote pour les étrangers (contrairement au PS wallon qui ne changera pas de position). Pour Philippe Moureaux, ce compromis passé contre ses convictions avec son rival de toujours constituera une « concession peu glorieuse qui lui reste encore au travers de la gorge ». Ce compromis passera pourtant comme une lettre à la poste, ne suscitant que deux abstentions (Raymonde Dury et Bruno Vinikas) et deux votes contre des représentants des Jeunes socialistes. Dont celui d’Yvan Mayeur.

Cette préoccupation suivra le jeune parlementaire – il deviendra député fédéral en 1989 à 29 ans – pendant toute sa carrière, avec des inflexions. Ainsi, dès son entrée au Parlement, il constitua avec d’autres jeunes parlementaires (Henri Simons d’Écolo, Olivier Maingain du FDF et Denis Grimberghs du PSC) un lobby très actif dans la défense du droit des étrangers. C’est surtout avec le premier d’entre eux, également assistant social de formation et objecteur de conscience au Mrax, qu’Yvan Mayeur développera une longue complicité. Tous deux entreront au conseil communal de la Ville de Bruxelles après les élections de 1994 et Mayeur fut de ceux qui favoriseront l’entrée d’Écolo dans la majorité de l’époque, aux côtés des libéraux. C’est à cette occasion qu’il prendra la présidence du CPAS.

Jeunesse maghrébine

De cette époque date un « deal » entre les deux amis qui partagent des convictions « laïques de gauche » (un profil alors peu fréquent à Écolo). Tandis qu’Henri Simons va de plus en plus s’orienter vers les questions culturelles, Yvan Mayeur ouvrira les portes du PS à un groupe de jeunes universitaires issus de l’immigration maghrébine. Ces jeunes ont pour la plupart la même histoire : formés dans le sillage du Regroupement démocratique marocain, ils s’en sépareront parce qu’ils ne se considèrent plus comme des exilés nostalgiques de leur pays d’origine. Définitivement, ils sont belges. Ils constitueront les premières associations de terrain animées par des Bruxellois « de la deuxième génération » : Avicenne (Anderlecht) et, surtout, Jeunesse maghrébine (Bruxelles-ville). La « JM », où « Yvan » sera comme chez lui, deviendra une pépinière de militants politiques très majoritairement socialistes, ouvrant la voie à une véritable mutation dans le personnel socialiste bruxellois. En sont notamment issu-e-s quelques quinquagénaires toujours en activité : Fadila Laanan, (qui fut, encore étudiante en droit, présidente de la JM, et depuis plusieurs fois ministre en communauté française et à Bruxelles), Amidou Si M’Hammed (conseiller et secrétaire particulier de Fadila Laanan), Faouzia Hariche (échevine de la Jeunesse puis de l’Instruction publique à la Ville de Bruxelles depuis 2000) et sa cheffe de cabinet Faten Alamat, ainsi que Khalid Zian, conseiller communal qui est sur le point d’entrer au collège de la capitale suite au départ de son ancien mentor.

Dans cette évolution, Yvan Mayeur fut incontestablement un des principaux maîtres d’œuvre. Mais contrairement à Philippe Moureaux qui pris rapidement la mesure de l’émergence d’une nouvelle sensibilité musulmane chez les Bruxellois d’origine marocaine, Mayeur défendra toujours une approche raide des phénomènes religieux, se coulant ainsi dans la vieille tradition autoritaire de « l’instruction publique » entretenue depuis toujours par la Ville de Bruxelles. Intolérant et quasi « vallsien » par son approche de l’islam, Yvan Mayeur fut malgré tout un de ceux qui banalisèrent la présence de militants d’origine immigrée au sein de son parti, devenu à Bruxelles un des plus métissés d’Europe. Quel que soit son parcours par ailleurs, c’est un mérite qu’on ne pourra pas lui retirer.

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Post-scriptum (7 juillet 2017)

Plusieurs anciens responsables de Jeunesse maghrébine, qui ont vécu de près la période évoquée dans cet article, y apportent d’intéressantes nuances et précisions. Un document, qui contient aussi quelques hypothèses à creuser, à lire par tous ceux qui s’intéressent de près à l’histoire des associations en milieu belgo-marocain à Bruxelles. (Cliquer sur le lien ci-dessous.)

Le PS , Yvan et la JM

rédacteur en chef de « Politique »

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