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Une « Maison » comme un monde

Hugues LE PAIGE

« De Fer et de verre —La Maison du Peuple de Victor Horta », Nicole Malinconi, Les Impressions Nouvelles, 2017.

« C’était donc bien de mouvement qu’il s’agissait et non de fantaisie, d’un ensemble inscrit dans la pierre, le fer, le bois et la couleur, selon la nature propre de chacun d’eux. Horta s’était souvenu, à nouveau des paroles de Violet-le-Duc, disant que l’ornementation servait la forme. »

Dans son récit « De fer et de verre – La maison du peuple de Victor Horta », Nicole Malinconi donne ainsi la plus juste définition de l’architecture révolutionnaire du maître de l’Art Nouveau. Même si quand elle l’évoque ainsi, Horta ne s’est pas encore lancé dans l’aventure qui sera autant invention que souffrance. Il en est toujours à la conception des maisons de maître de la bourgeoisie éclairée. « De Fer et de verre » est naturellement l’histoire de la création de ce « palais qui ne serait pas un palais», comme l’écrira plus tard Horta, mais une «maison où l’air et la lumière seraient le luxe si longtemps exclu des taudis ouvriers», bref une vraie Maison du Peuple, en plein cœur de Bruxelles. Mais aussi, à travers les heurts et malheurs qui la frapperont du fait même de ses promoteurs — les responsables successifs du POB, du PSB et du PS — le récit, le temps d’un siècle, des folles espérances et de terribles désillusions du mouvement ouvrier belge.

Bureau, bibliothèque, magasins des coopératives, café, salles de réunion : Horta veille à tout. Pour la grande salle des fêtes — celle qui accueillera les meetings enfiévrés —, audacieusement perchée au sommet de la cathédrale ouvrière, le maître de l’ouvrage ira jusqu’à Bayreuth pour trouver dans le théâtre de Wagner la solution aux problèmes de sonorisation de ce lieu improbable. L’inauguration a enfin lieu le dimanche de Pâques 1899. Défilés, fêtes, musique : le peuple entoure les dirigeants du POB mais aussi Jean Jaurès qui a fait le déplacement avec les camarades socialistes français. Et puis vient le discours d’Emile Vandervelde. Nicole Malinconi raconte : «On se serre tout autant dans la salle des fêtes de la Maison pour le meeting monstre ; debout ; on est trois mille ; les applaudissements résonnent jusque dans la rue ; pour une inauguration, on peut dire que c’en est une. Emile Vandervelde a beau saluer pour l’occasion toutes les maisons du peuple du pays, mais lorsqu’il s’élance plus haut encore, en plein ciel, sur la mer des toitures pour parler de la terrasse aux vastes horizons comme le pont d’un puissant navire, marchant à toute vapeur sur les rivages d’un Monde Nouveau, on se demande s’il ne va pas s’envoler lui-même et on se dit que cette nouvelle Maison du Peuple n’a pas son pareil et que décidément on vit un grand moment».

Ce “on” va accompagner tout le récit de Nicole Malinconi. Aux côtés de Horta, il incarne l’autre personnage central du livre : le mouvement ouvrier, le peuple, les militants. Il est tour à tour acteur et témoin, proche et distant. Il est “eux”, “nous”, “moi” ou les autres. Plus qu’indéfini, il est multiple qui nous guide et nous confronte à la réalité.

Le premier grand meeting qui se tient à la Maison du Peuple rassemble les dreyfusards. Viennent ensuite les combattants du suffrage universel. Le mouvement croît et la “Maison” devient trop petite. Douze ans après son inauguration, elle connait une première extension pour laquelle Horta n’est même pas consulté : une première défiguration qui en annonce d’autres jusqu’à la destruction finale. 14-18 et le socialisme de guerre, les victoires de 36 et l’ombre menaçante du socialisme national de de Man, la guerre d’Espagne, Hitler, le fascisme et l’antisémitisme, la guerre, la déportation, la résistance et la collaboration, la libération et l’épuration et puis toute l’histoire de l’après-guerre : le fer, le verre et le bois de la Maison du Peuple vont résonner des grandeurs et décadences du parti ouvrier, des victoires triomphantes et des défaites amères. Le sort du socialisme originel et celui de la Maison du Peuple sont comme intimement liés. Mais Victor Horta meurt le 9 septembre 1947. Il ne verra pas l’issue finale réservée à son utopie architecturale même s’il a dû vivre la destruction de quelques-unes de ses autres œuvres.

L’après-guerre est naturellement voué à la reconstruction qui se traduit par la bataille du charbon, l’immigration italienne et les autres qui suivent, les catastrophes minières, le Bois du Cazier et ensuite la crise du charbonnage avant celle de la sidérurgie. La grève de 60 : ‘La grande grève’. C’est alors peut-être que la Maison du Peuple vibre pour la dernière fois d’assemblées générales houleuses où les militants tentent d’arracher le mot d’ordre de grève générale à des dirigeants syndicaux et politiques réticents ou absents. Quand, finalement, tout rentrera dans l’ordre, ‘le  puissant navire, marchant à toute vapeur sur les rivages d’un Monde Nouveau’ que chantait Emile Vandervelde le jour de son inauguration semble avoir échoué sur les rives du réalisme. Le socialisme belge s’adapte au monde et à l’architecture dominante : le béton s’impose au fer et au verre.

«D’ailleurs, tous les locaux de la Maison ont fait leur temps, leur agencement ne répond plus aux nécessités actuelles, disent les gestionnaires dans Le Peuple (…)» : son sort est fixé et Nicole Malinconi nous rapporte les grandes manœuvres et les petites bassesses qui ont finalement abouti, en 1965, à la destruction de la Maison et à l’érection d’un grand bloc de béton de 26 étages. Dérive morale, trahison politique, aveuglement culturel : rarement sans doute  le sort d’une ‘Maison du Peuple’, de son édification à son éradication, n’aura autant incarné la transformation d’une vision du monde. Un cycle ravageur et cruel que Nicole Malinconi recrée avec la particularité de son ‘écriture du réel’ qui nous conduit toujours à la réflexion sur le monde d’aujourd’hui.

Hugues LE PAIGE

Journaliste-réalisateur, membre du collectif éditorial de "Politique"


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