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Seppe Baeyens, Invited: l’amitié politique

Noé GROSS

La nouvelle création de Seppe Baeyens, Invited, réunit dans une salle différentes générations prises dans un mouvement traversant les frontières : celles du vide qui nous séparent autant dans nos vies que sur la scène, celle des âges nous éloignant peut-être également. Par la danse, par ce langage muet et cet assemblement d’énergies, un phénomène de groupe en fusion émerge, prêt à soulever nos chapes de plomb et à nous soulever.

Danseur et chorégraphe, Seppe Baeyens est très proche des activités d’Ultima Vez et de Wim Vandekeybus, sous l’égide duquel il crée son premier spectacle Tornar en 2015. Doté d’une bourse de la Communauté flamande pour effectuer des recherches sur l’espace (scénique) et la copaternité dans la danse contemporaine, il lance Invited au KVS à Bruxelles en février 2018, désormais en tournée en Belgique ainsi qu’à l’international, et de retour au KVS en février 2019.

Croiser un regard qui vous prend par la main pour marcher. Bientôt pour courir, danser, se regarder, se porter. Tout partirait de ces gestes si simples. Tout partirait d’une main qu’on vous tend, ou plutôt qu’on vous adresse. Ce serait, non plus seulement comme spectateurs ou spectatrices mais comme utilisateurs et utilisatrices qu’on se surprendrait soi-même à courir avec d’autres dans tous les sens. Ce serait pour le théâtre non plus seulement assister à lui, mais l’assister en lui et fabriquer par l’association de nos solitudes un phénomène collectif, bientôt d’émancipation.

Ce serait donc cela l’invitation. Cette manière de joindre par la main les énergies de nos corps et par le jeu les rires de nos enfances. Ce serait une joie d’enfant à laquelle nous invite la danse. On courrait, on pleurerait, on rirait. On partagerait sans mots nos sincérités et on aurait trouvé, enfin, un espace pour quelques nouvelles vérités, quelques nouvelles façon de penser, de rêver et d’agir, si simples. Rêver, penser, agir, tous liés par ce plaisir de mettre en commun dans chaque main l’invitation à faire corps ensemble, par ce désir de se lier à travers des gestes et des dialogues muets, par cette connexion des puissances de faire qui fabrique la scène.

Ce serait pour le théâtre non plus seulement assister à lui, mais l’assister en lui

Entrer sur cette scène c’est se découvrir faiseur et faiseuse de l’histoire qui se joue en ce lieu. Un lieu où l’on s’assemble, un lieu où ce que nous voyons nous regarde, un lieu où ce qu’ils et elles font nous regarde aussi. Invité, comme ce mot ou cette manière d’adresser la scène à celles et ceux qui veulent bien être là et prendre un peu de temps pour l’occuper et l’agrandir. Ensuite, par ces deux propositions – l’invitation et la scène – se défaire des séparations, des frontières, des bords. Se défaire aussi des continuités de nos vies : on ne se connaît pas, pourtant on chantera, on dansera et on rira ensemble, les cartes seront rebattues l’espace d’un moment, moment de rupture en regard de l’espace quotidien où l’on ne se considère pas. C’est donc peut-être également ceci, apprendre à considérer, apprendre à porter attention, à tenir compte des vivants. Considérer, comme une façon de se rapporter à l’existant, depuis son étymologie considerare qui renvoyait à la contemplation des astres, puisque celles-ci devaient se regarder avec intensité, scrupule et patience[1].

Invitation, donc proposition non-intimidante. Plusieurs générations se mêlent dans cette forme de politique de l’amitié qui réouvre une nouvelle possibilité de se rapporter les uns et les unes aux autres sur un mode d’observation, d’égard, d’attention et de mise en œuvre collective. En s’y insérant on entre alors précisément dans l’ouverture de cette amitié politique et de ce qu’elle promet. Amitié et promesse certes refermées au moment où la salle de théâtre retrouve sa soudaine matérialité esthétique et éphémère, mais suffisamment bien murmurées afin qu’on ne l’oublie pas.

Il marcherait alors peut-être comme cela, ce spectacle de motions collectives dont l’émotion deviendrait la preuve, l’illustration. Celle qu’une autre manière de poser son regard, de porter son égard, face aux vivants, face aux vies vécues, face aux corps en mouvement, est possible. Mais possible sur le mode tel que ce qu’on envisage est ce qui nous est arrivé, et qu’il nous incomberait dés lors – si l’on peut dire – d’en hériter en dehors, au présent.

Jean-Paul Sartre dans sa Critique de la raison dialectique expliquait de manière très technique, lente et minutieuse ce qu’il nomme le moment révolutionnaire, ce « groupe en fusion » toujours menacé de désorganisation, de dissémination, de dispersion, et dont le serment constituera l’assurance d’une véritable unité dans la durée, notamment celui effectué par les députés du Tiers-Etat à la salle du Jeu de Paume le 20 juin 1789. Pour décrire ce phénomène de groupe en fusion, Sartre prendra l’exemple des événements du faubourg Saint-Antoine du 14 juillet 1789, faubourg dont partiront la plupart des révolutionnaires qui ont pris la Bastille ce même jour[2].

Le moment révolutionnaire, ce « groupe en fusion » toujours menacé de désorganisation

On cloisonne souvent et rapidement – parfois à raison sans doute – en terme simplement esthétique, l’ensemble des phénomènes se déroulant au sein d’une pièce de théâtre, car le dispositif, la matérialité même de la scène, de la salle, sa fonction sociale, son appréhension, neutralisent les potentialités collectives, politiques, de ce qui y est à l’œuvre. Ce qui se passe dedans est précisément ce qui ne se passe pas en dehors. On n’ira donc pas prendre la Bastille en sortant du théâtre. Mais, après tout, la révolution qu’est-ce que c’est ? A partir du moment où l’on ne la prend plus comme une évidence, comme l’impératif moral qu’elle peut constituer, nous pourrions nous permettre de penser, comme Michel Foucault, que toute action « révolutionnaire » – il préférera le terme de soulèvement, force individuelle ou collective d’une subjectivité inédite, à celui de révolution[3] – devrait commencer par un changement dans les rapports relationnels entre les gens[4]. Et si c’était cela l’invitation ? Cette façon d’approcher par la danse, par les gestes, par les corps, une politique ouverte, diverse et bienveillante. Il faudrait alors sonder – au seuil du théâtre – comment est-ce qu’on y entre, comment est-ce qu’on en sort, et qu’est-ce qui a changé, pour voir la manière dont l’invitation à danser, dont l’énergie dépensée, et dont la joie collective s’adressent à la jeunesse, à celle qu’on écoute parce qu’on n’a pas encore trahi la sienne.

[1] Marielle Macé, Sidérer, considérer. Migrants en France 2017. Lagrasse, Verdier, 2017, p. 25.

[2] Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique. Tome 1. Théorie des ensembles pratiques, Paris, Gallimard, 1960, p. 415.

[3] Patrick Boucheron [dir.], Histoire mondiale de la France, op. cit., p. 727.

[4] Leo Bersani, « Apprendre à fuir », in Francois Caillat, Foucault contre lui-même, Paris, Puf, 2014, p. 107.

Noé GROSS

Agrégé de Philosophie à l'Université libre de Bruxelles et animateur d'En cours de route sur Radio Campus Bruxelles.


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