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Référendum en Kanaky-Nouvelle-Calédonie: vainqueurs qui pleurent, vaincus qui rient

Jean-François CORRAL

Les vainqueurs affichent leur déception, les perdants, leur satisfaction. C’est le paradoxe de la consultation référendaire portant sur l’accession de la Nouvelle-Calédonie à la pleine souveraineté et à l’indépendance qui s’est tenu le 4 novembre et qui s’est soldée par une victoire du NON. 56,6%  du corps électoral spécial pour la consultation se sont prononcés pour le maintien de la tutelle de la France et 43,4% pour l’indépendance.
Au soir même du scrutin, marqué par une participation record (plus de 80%), les gagnants faisaient triste mine et avouaient leur déception. «Je ne vous cache pas que je suis déçu», lâchera le Président du Congrès, Gaël Yanno, partisan du NON.
Depuis plus d’un an, tous les sondages successifs prédisaient une écrasante victoire du NON dans une fourchette comprise entre 70 et 75% des voix. Une déroute annoncée pour les indépendantistes qui donnait des ailes aux loyalistes qui comptaient tirer profit politiquement d’une telle déconfiture pour «purger» définitivement l’idée d’indépendance, revenir sur certaines dispositions de l’Accord de Nouméa signé en 1998 notamment sur le corps électoral restreint, fondement de la citoyenneté calédonienne, sur les mesures fiscales de rééquilibrage en faveur des provinces nord et îles.
Tous les partis loyalistes s’accordaient à remettre en cause la tenue d’un deuxième et d’un troisième référendum en cas de victoire du NON. Une lourde défaite des indépendantistes dans les proportions annoncées par les sondages aurait nécessairement donné du poids à cette volonté d’en finir avec les deux référendums successifs et donc de reporter la question de l’indépendance aux calendes grecques.
Pierre Frogier, dirigeant du Rassemblement-Les Républicains, avait même annoncé qu’il entendait déposer un projet de loi constitutionnelle pour supprimer les deux référendums et enterrer ainsi à jamais l’indépendance. Philippe Gomès, dirigeant de Calédonie Ensemble, parti plus autonomiste, qui jusqu’alors affichait une volonté de respecter l’Accord de Nouméa, pris dans l’euphorie d’un triomphe absolu des loyalistes, ralliait la thèse de l’inutilité d’aller au référendum suivant au prétexte des risques de désordre que cela ne manqueraient pas, selon lui, d’occasionner.
Tous ont vendu la peau de l’ours avant de l’avoir tué. La curée n’aura pas lieu.

Progression surprise des indépendantistes en terres de la droite coloniale

La formidable mobilisation de l’électorat kanak, très majoritairement indépendantiste, a mis fin aux rêves caressés par les partisans de la Calédonie dans la France d’enterrer définitivement l’indépendance de Kanaky-Nouvelle-Calédonie.
La chute a été brutale. Elle aurait pu l’être davantage si la province kanak des Îles Loyauté composée de Lifou, Maré, Ouvéa et Tiga n’avait pas reproduit son fort taux d’abstention traditionnel. Si, à l’instar des Provinces nord et Sud, les îles Loyautés avaient participé massivement au scrutin le pourcentage du vote indépendantiste à l’échelle du pays aurait approché les 48%. Cette réserve de voix sera utile aux indépendantistes lors du prochain référendum qui se tiendra en 2020 sous réserve qu’il soit demandé par un tiers des membres du Congrès ce qui devrait être une formalité.
La prochaine échéance s’annonce donc très serrée. D’autant plus que les indépendantistes ont enregistré une forte progression dans les fiefs traditionnels de la droite coloniale. Dans certains bureaux de vote des quartiers populaires de Nouméa «la blanche», les indépendantistes arrivent en tête même si globalement la capitale a voté à 80% pour le maintien dans la France. A La Foa, Dumbéa, Bourail, au Mont-Dore, communes de brousse acquises aux loyalistes, les indépendantistes atteignent des scores de 30%, bien au-delà des seuils habituels.
Si cette progression des indépendantistes en terre adverse s’explique d’abord par la forte mobilisation de l’électorat kanak, il n’en demeure pas moins que les «caldoches» de brousse, souvent hostiles à la capitale, sont de plus en plus sensibles et perméables aux idées indépendantistes.
La campagne de proximité menée par les partis indépendantistes,  l’union Calédonienne, le Parti de Libération kanak, l’Union Progressiste en Mélanésie et le Rassemblement Démocratique Océanien a porté ses fruits. Paul Néaoutyine, président de la Province nord et figure de proue du Parti de Libération Kanak, le parti le plus à gauche sur l’échiquier politique, a multiplié les rencontres de proximité avec les Calédoniens de «brousse», dont certains sont largement métissés.

Phénomène nouveau, le sentiment très ancré et charnel d’appartenance à un même pays, la Calédonie profonde, se prolonge aujourd’hui politiquement par l’adhésion aux idées indépendantistes d’une partie croissante des «broussards» d’origine européenne dont la plupart n’a plus d’attache avec la France.
Autre fait notable : une rencontre entre la Fédération des industries de Nouvelle-Calédonie et Paul Néaoutyine, retransmise à la télévision,  au cours de laquelle les industriels disent ne pas craindre l’indépendance et demandent le soutien du Président de la Province nord face aux importateurs et à l’économie de comptoir.
Ces convergences nouvelles entre certains milieux patronaux et les indépendantistes qui ont toujours soutenus l’industrie locale contre l’import, témoignent d’une évolution des mentalités et d’un possible rapprochement politique jusqu’alors impensable.

Une main tendue vers un pays souverain

L’indépendance était un mot tabou dans certains milieux. Elle n’est plus un gros mot. Le traumatisme des années 84-88, s’il est encore présent et fantasmé, opère de moins en moins. Trente ans après les Accords de Matignon-Oudinot et 20 ans après l’Accord de Nouméa, Kanak et non-Kanak se côtoient, travaillent ensemble, gèrent collégialement les institutions et la peur de l’indépendance ne fait plus autant recette. Preuve que l’époque des affrontements violents est dépassée, la campagne électorale s’est déroulée sans tensions ni incidents majeurs.

Le peuple kanak, peuple colonisé, a ouvert aux autres citoyens du pays son droit à l’autodétermination. Cette main tendue, s’il elle n’a pas été saisie à l’échelle de tout le pays, notamment à Nouméa, trouve de plus en plus d’autres mains prêtes à la prendre pour tous ensemble construire un pays souverain.

Les partis loyalistes, relativement dépités, souhaitent, en lieu et place des référendums suivants prévus par la loi, négocier un nouvel accord qui maintiendrait la Calédonie dans la France. C’est aussi le propos tenu par le Président de la République, Emmanuel Macron lors de son inopportune allocution télévisée du 4 novembre au soir du scrutin : «J’invite chacun à inscrire la Nouvelle-Calédonie, tout à la fois dans la République et dans le destin océanique et indopacifique qui est le sien.»
Mauvaise pioche. Pour les indépendantistes, il n’y a plus rien à négocier au sein de la république française. Pour négocier il faut être au moins deux et ils n’entendent pas négocier un énième statut qui maintiendrait le pays sous la tutelle de la France. Par ailleurs, hommes de parole, les indépendantistes entendent respecter leur signature au bas de l’accord de Nouméa qui prévoit deux référendums supplémentaires tant que «la nouvelle organisation politique», l’indépendance, ne sera pas effective. Ils n’en attentent pas moins de leurs adversaires politiques et de l’État. Plus habile, le Premier ministre Edouard Philippe, présent en Nouvelle-Calédonie dès le lendemain de la consultation, s’est bien gardé, à la différence d’Emmanuel Macron, de se réjouir de la victoire  des loyalistes et d’inviter les différentes parties à «s’inscrire» dans la République. L’Accord de Nouméa se poursuivant jusqu’au deuxième référendum, il est resté sur une réserve de bon aloi.

Partie remise donc, rendez-vous est pris pour 2020.

 

Jean-François CORRAL

Observateur et acteur engagé de la vie politique de Kanaky-Nouvelle-Calédonie


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