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Quand les psychanalystes se politisent

Hamza BELAKBIR

Gil Caroz est psychanalyste, président de l’École de la Cause Freudienne ainsi que membre de la New Lacanian School et de l’Association mondiale de psychanalyse.

Entretien réalisé par Hamza Belakbir.

 

Vous organisez un colloque au sujet des « discours qui tuent ». En tant que psychanalystes, comment avez-vous été amené-e-s à prendre l’angle de la parole pour dresser ce constat ?

Gil Caroz : Notre titre parle d’un discours, c’est-à-dire l’atmosphère ambiante qui est installée par la parole dans une société donnée à un moment donné dans l’histoire. Elle détermine la modalité du lien social, et c’est alors qu’elle peut tuer. Un discours peut être canaille, despotique, violent, et causer la mort. C’est le sens du mot « incitation ». Il est tout à fait possible d’inciter un être humain à en tuer un autre.

Tout le monde, si une telle expression est soutenable, voudrait sans doute que les camps de concentration nazis ne soient qu’une horreur sans lendemain. Le Docteur Lacan était pour sa part sans illusion et considérait au contraire que leur émergence, qui a fait rupture dans l’Histoire, représente la réaction de précurseurs par rapport aux remaniements sociaux engendrés par la mondialisation et provoqués par la science. « Notre avenir des marchés communs, écrivait-il, trouvera sa balance d’une expression de plus en plus dure des procès de ségrégation ».

Aujourd’hui, en Europe, nous y sommes. L’effacement des frontières géographiques et culturelles a comme pendant une escalade des énoncés promus par les ennemis du genre humain dans les années 30 du siècle dernier. Ceux-ci se sont propagés, tout en se banalisant, dans les discours ambiants qui fondent le lien social. La conséquence en est un rejet radical de l’étranger par des actions violentes et criminelles devenues quotidiennes.

Il y a donc des discours qui tuent. Leur caractère est insidieux car ils n’ont rien de véhément. Ils n’appellent pas à la mise à mort, leur langue est lisse, politiquement correcte. Ils se présentent comme étant l’expression de nécessités incontestables écrites dans les astres. On ne dit pas qu’il faut fermer les frontières du continent et laisser les migrants se noyer dans la mer. On dit plutôt : « On ne peut pas accueillir tout le monde, n’est-ce pas ? » L’action criminelle de non-assistance à des personnes en danger est camouflée derrière une éthique légaliste : « Je ne fais qu’appliquer la loi ».

Ces discours ne sont pas haineux. Ils sont froids et rationnels, opérant au nom du bien-être des nations. Les agents de ces discours qui tuent se présentent comme des grands serviteurs de l’État, voire même comme des héros modernes sacrifiant leur humanité pour faire leur devoir. Ils prétendent qu’ils ne font que dire et faire ce que tout le monde pense. De fait, ils mettent les pulsions les plus meurtrières au service d’un soi-disant bien commun. Rien n’est plus facile que de mobiliser ces pulsions puisqu’elles font partie de notre humanité. Mais en faisant appel à ce mal qui est en chacun de nous, c’est la dimension éthique qui est bafouée. Car le fait que nous pouvons tous avoir des fantasmes assassins ne justifie pas de les faire passer à l’acte. A se laisser endormir par ces discours qui banalisent le pire, grand est le risque de s’en rendre complices.
Lors du Forum européen du 1er décembre 2018, nous tâcherons de les débanaliser en explorant leur portée diabolique. Ces idéologies qui se prétendent neutres, mais qui sont criminelles au vu de leurs conséquences, ne peuvent pas compter parmi les éléments légitimes de la démocratie. Il s’agit donc de produire un discours qui résiste et combat les discours qui tuent.

Rares sont les fois où l’on a vu des psychanalystes s’organiser et se mobiliser politiquement. Qu’est ce qu’a été l’élément déclencheur ?

Gil Caroz : La psychanalyse, ce n’est pas que la clinique et le soin par la parole. Freud a forgé le terme « malaise dans la civilisation » qui désigne le contexte politique, social et culturel dans lequel nous vivons, et il nous a légué le devoir de s’y intéresser et même d’y opérer. Une cure psychanalytique est opérante uniquement dans des conditions de liberté d’expression. La parole libre est sa condition première. Un sujet traqué, dont la liberté est menacée, ne peut s’engager dans ce que Freud a intitulé « l’association libre » qui consiste à parler sans prendre aucune mesure de précaution, sans censure. C’est pour cela que le psychanalyste doit non seulement « soigner » le sujet qui s’adresse à lui, mais aussi opérer sur le contexte discursif dans lequel il vit.
Il est vrai que la mobilisation des psychanalystes pour des questions politiques n’a pas été très importante depuis sa naissance. Mais ces dernières années on les voit se mobiliser pour défendre plus qu’une cause politique. La Movida Zadig, mouvement qui initie le Forum du 1er décembre à Bruxelles, est née en 2017 à la suite d’une mobilisation très importante, à l’initiative du psychanalyste français Jacques-Alain Miller contre la montée au pouvoir du front national lors des dernières élections présidentielles en France. Il y a eu d’autres mobilisations de l’Ecole de la Cause freudienne, par exemple quand elle s’est mobilisée pour soutenir la loi sur le mariage pour tous en France en 2013.

Pour ce qui est de la raison de la mobilisation, il s’agit sans doute d’un changement récent dans les discours, ce qui nous a conduit ces deux dernières décennies à devoir être beaucoup plus présent sur le terrain de la civilisation. Cet état de fait a d’ailleurs été anticipé par le Docteur Jacques Lacan. C’est-à-dire, qu’à partir des drames de la moitié du siècle dernier, en analysant les discours de l’époque, il a pu nous dire des choses qui concernent les discours que nous vivons aujourd’hui.

Selon vous, y a-t-il un facteur déterminant qui a favorisé l’émergence de ces discours mortifères ?

Gil Caroz : Avec l’avènement du progrès de la science, nous sommes passés d’un monde organisé à la verticale à un monde organisé à l’horizontal. Tout sociologue vous le dira. Le savoir de la science est venu remplacer l’autorité du père. Les satisfactions de tous les plaisirs sont devenus un droit de l’homme comme tel. Le progrès hyper-accéléré de la technique détermine notre mode de vie. Notre monde est devenu liquide, comme le dit Zygmunt Bauman. Les forces qui refoulaient la montée au filet des pulsions en tout genre ont quasi disparu. Dans un jargon psychanalytique, je dirais que le « ça », c’est à dire les pulsions et les passions les plus ignorantes, sont montées sur la scène du monde, telle une sorte de pornographie généralisée. L’image est venue remplacer le verbe. Les boussoles des discours ont disparu. Tout un chacun peut devenir boussole pour un temps limité, à condition de produire et diffuser sur les réseaux sociaux une passion virale.

Cette massification du monde, où l’on ne voit plus les distances et les différences ont été décrites à l’avance par Lacan dans les termes de « masse de corps humains ». Cette image nous fait penser aux masses de cadavres découvertes par les armées qui ont libéré les camps de massacre. Comme si les corps différenciés au départ avaient été transformés sous haute chaleur en une seule masse indifférenciée. Dans ces conditions, Lacan pose la question de savoir « comment demeurer séparé ? » les discours de haine que nous voyons se propager tous les jours sont un mode de réponse à cette question. Ce sont autant de tentatives de séparation entre ce qui est de « chez nous », et ce qui n’est pas de chez nous. En soi, pourquoi pas. En effet, nous ne sommes pas tous pareil. Rien de criminel de le dire. Le problème commence quand s’insinue le glissement qui consiste à dire que tout ce qui n’est pas moi n’a pas droit d’exister.

Donc contre des discours qui tuent, il s’agit d’établir des discours qui les dévoilent, qui leur résistent. C’est un des buts majeurs du Forum du 1er décembre.          

Hamza BELAKBIR

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