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Politique Le fil Au fond des choses
Au fond des choses

Publifin, Samusocial : la grande lessive

Henri GOLDMAN

Ça devient lassant à force d’être la même chose : quelle que soit l’institution publique ou parapublique concernée, il suffit de soulever un coin du tapis pour découvrir en pagaille les « indélicatesses » des gestionnaires. Mais qu’est-ce qui nous arrive ?

[Une version plus complète de cet article à destination du public français a été publiée le 8 juin, jour de la démission d’Yvan Mayeur, sur le site de Mediapart.] 

Même ceux qui – comme l’auteur de ces lignes – ont longtemps renaclé devant l’usage abusif du concept de « classe politique » doivent bien en convenir : il y a là des effets de système qui n’ont plus grand chose à voir avec l’idéologie que les mandataires, pourtant issus de partis différents, professent. C’est désormais aveuglant : les « dérives » sont bien le produit naturel des conditions actuelles de l’exercice de toute une part de la fonction politique et parapublique. Tant de militants naguère désintéressés y ont succombé, par glissements successifs. Se dessine alors une curieuse « échelle de Richter » de la dégradation des mœurs qu’on peut appliquer à tous ceux qui ont décidé de faire de la politique leur profession.

Au degré 1, ils n’en retirent aucun avantage matériel. Leur privilège incroyable, c’est d’être rémunéré pour faire ce que, jusqu’à un certain point, ils faisaient auparavant bénévolement : militer pour leurs idées. Leur profession leur permettra d’aller un cran plus loin : ils seront en position d’influencer la marche de la société en fonction de leur conception de la justice et du bien public. N’est-ce pas là un véritable bonheur, en comparaison avec ceux qui vendent leur force de travail contre un salaire afin de produire des biens ou des services dont ils n’ont que faire, ce qui est tout de même le lot de la majorité de la population ? Ce privilège devrait constituer une motivation suffisante au désir de briguer un mandat public.

Cette sensation grisante d’avoir du pouvoir…

Au degré 2, on commence à prendre goût à certains privilèges annexes. Les rémunérations sont généralement assez attractives, surtout pour ceux qui n’ont pas une activité professionnelle très rémunératrice. S’y ajoutent des à-côtés intéressants : une pension de retraite cumulable, des indemnités de fonctionnement confortables, des voyages d’études toujours bons à prendre, des invitations aux premières des spectacles, des congés parlementaires qui valent ceux des enseignants. Et, par-dessus tout, cette sensation grisante d’avoir du pouvoir sur les êtres et les choses. Au point que le maintien de ces positions enviables vient brouiller le mobile de l’engagement de départ. Quand il s’agira de faire un choix, l’homme ou la femme politique du degré 2 aura tendance – c’est humain, n’est-ce pas ? – à privilégier l’option qui mettra le moins en péril ses intérêts personnels.

Au degré 3, au diable l’idéologie et les convictions. Elles se sont usées au contact de la réalité du pouvoir avec son lot d’impuissances et de découragements. Le maintien de ses privilèges est devenu, en pleine conscience, le seul mobile de l’action. Ça n’empêchera personne de tenir des discours enflammés devant les électeurs ou les militants. Ceux-là doivent tout de même maintenir leur confiance et être persuadés qu’on y croit toujours. Mais soi-même, on a cessé d’être dupe de sa propre logomachie. On n’a qu’une vie, après tout…

Au degré 4, on a franchi les bornes de la légalité. La tentation était trop forte, et l’impunité semblait assurée. Quelques-uns s’y sont brûlé les doigts.

Les petites corruptions et les passe-droits sont parmi les principaux carburants de l’engagement politique professionnel.

C’est désormais difficile à nier : les petites corruptions et les passe-droits sont parmi les principaux carburants de l’engagement politique professionnel. Ils sont nécessaires pour entretenir l’apparente flamme de ses protagonistes qui, sans eux, serait depuis longtemps éteinte. Au fil du temps, les membres de cette « classe politique » (« caste » serait plus juste) finissent, malgré leurs différences idéologiques, par partager le même ethos. Après les quelques années nécessaires à acquérir les codes, il y en a tellement qui se retrouvent à naviguer entre les degrés 2 et 3 de l’échelle. Alors que personne ne devrait jamais dépasser le degré 1.

Se servir sur la bête…

Bien entendu, les débats sur l’éthique dans la gouvernance ne remplaceront jamais les débats de fond. Mais on ne peut en faire l’économie si on souhaite un personnel politique qui soit réellement en phase avec ses mandants et avec les idées qu’il proclame. Et ceci est d’autant plus vrai pour les élus issus du monde populaire. On imagine que la tentation est plus grande pour un employé communal que pour un administrateur de sociétés qui n’aura d’ailleurs jamais aucun problème à cumuler des mandats publics et des mandats privés. Qu’on trouve plus d’élus socialistes parmi ceux qui se sont « servis sur la bête » est quelque part logique. Même si, quand des libéraux se prêtent à ce jeu, c’est directement dans deux divisions au-dessus.

Quelques remèdes, nécessaires mais non suffisants, sont connus depuis longtemps. Un : personne ne devrait pouvoir cumuler plusieurs mandats s’ils requièrent plus qu’un temps plein pour les exercer tous. Deux : personne ne devrait pouvoir exercer plus de deux fois de suite un mandat politique à temps plein, pour conserver intacte sa motivation et sa créativité, et aussi pour éviter la cristallisation d’une caste coupée de la société. Trois : les revenus cumulés de tout mandataire doivent être proportionnés à ceux de la fonction publique, pour des responsabilités et des charges de travail similaires, en tenant compte de la précarité de la fonction élective.

Mais certains s’accrochent toujours au statu quo et aux procédures qui le garantissent, incapables de s’imaginer pouvoir survivre hors de la dérisoire lumière qui les éclaire…

 

rédacteur en chef de "Politique"

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