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Parti socialiste : tout changer pour que rien ne change ?

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Une semaine après sa grande réunion de Liège qui devait donner le signal de la reconquête après des mois difficiles, on s’interroge toujours sur la portée réelle de l’opération. S’agit-il d’une véritable remise à plat prometteuse ou d’une grosse opération de com’ ?

Le siège du Parti socialiste au boulevard de l’Empereur, à Bruxelles. Une iconographie presque soviétique…

 

Interrogé il y a quelques semaines sur les ondes de la RTBF à propos de la passe difficile que traversait son parti, Charles Picqué, le président socialiste du Parlement bruxellois, relevait le « désir de radicalité » qui montait à la base et qu’il fallait absolument rencontrer pour ne pas perdre le contact. Quelques minutes plus tard, il rappelait qu’il avait adhéré au PS dans l’esprit du congrès de Bad Godesberg (1959), quand la social-démocratie allemande renonça à ses références marxistes pour se convertir à l’économie de marché. En l’écoutant, on pouvait se demander comment ce social-démocrate modéré, qui n’avait pas caché sa préférence pour Manuel Valls lors des primaires du PS français, pouvait calmement anticiper le virage radical à gauche qu’allait prendre son parti en contradiction avec ses convictions de toujours. D’où ce soupçon : et si le grand pow-wow du chantier des idées, qui vient d’accoucher de « 170 engagements » plus radicaux les uns que les autres, n’était qu’une mise en scène ? Tout changer pour que, finalement, rien ne change ?

Idée saugrenue ? Pas tant que ce ça. D’abord, la technique est éprouvée. Les engagements pris par le PS dans le passé ne l’ont jamais engagé à grand-chose : en fonction du système politique en vigueur en Belgique, il ne pouvait arriver au pouvoir qu’en alliance avec des partis situés à sa droite, avec lesquels des compromis étaient inévitables. Ensuite, les nouveaux textes de référence ont été votés dimanche avec un score « coréen » de plus de 99 %, soutenus tant par les partisans de « majorités aussi à gauche que possible » que par des responsables qui ne cachaient pas leur préférence pour des majorités wallonnes PS-MR. Enfin, mis à part les quelques brebis galeuses expulsées du parti pour sauver l’essentiel, absolument toutes ses figures de la période précédente se sont retrouvées à l’avant-plan, à commencer par son président dont l’ancienne charge contre les parvenus (2005) n’avait pas eu grand succès comme on sait. Pourquoi serait-ce différent aujourd’hui ?

Et pourtant, on peut prendre le pari qu’il se passe quelque chose d’autre. En ce moment, c’est un véritable tsunami qui frappe le PS après avoir frappé les partis sociaux-démocrates dans les pays voisins. En France et aux Pays-Bas, ces partis sont descendus nettement sous la barre des 10 %. « Notre » PS, un des mieux enracinés d’Europe, joue désormais sa survie comme parti majeur. Si rien ne change, l’effondrement électoral que lui promettent les sondages sera confirmé dans les urnes en 2019. Au moins par instinct de survie, si ce n’est pas par conviction, il doit changer son fusil d’épaule.

Deux options : en choisir une clairement

Une seule option est impossible : celle de continuer comme si de rien n’était. L’effondrement en cours de la social-démocratie européenne est la marque d’un changement d’époque. Elle fut hier indispensable pour fabriquer du consensus social. Mais aujourd’hui, le « néolibéralisme » a bien profité de la mondialisation pour pouvoir se passer d’un tel consensus et mettre en œuvre une « redistribution à l’envers », augmentant la part des profits au détriment de celle des salaires dans le revenu national. Les socialistes ont désormais le choix : soit se « macroniser » complètement dans un nouveau centre en se liquidant comme expression politique des classes populaires, comme en France ou en Italie, soit se « radicaliser » et assumer le conflit avec la doxa dominante, comme au Royaume-Uni ou au Portugal. En sachant que ce conflit sera dur.

La première option garde sans doute les faveurs d’une partie des cadres du PS qui font en ce moment profil bas. Mais nous n’avons pas de Macron sous la main pour lui donner corps. Au contraire – et ceci est aussi valable en Flandre –, le clivage gauche-droite est en train de se creuser. Si le PS devait encore lorgner sur des alliances à droite selon sa vieille habitude, il n’y trouverait plus d’interlocuteur et scierait la dernière branche sur laquelle il peut encore s’asseoir : celle de la société civile, des syndicats et des mouvements sociaux.

Et encore. Il n’est plus seul sur cette branche. Si Écolo s’est constitué une clientèle socialement et culturellement suffisamment distincte pour ne pas lui faire trop d’ombre, la montée irrésistible du PTB vise directement le cœur de son électorat. La consigne « à gauche toute » qui a présidé à la rédaction des « 170 engagements » et au retour de la lutte des classes dans le nouveau manifeste qui doit remplacer la Charte de Quaregnon a comme objectif non dissimulé de reconquérir un terrain politique que personne jusqu’à aujourd’hui n’était en mesure de lui contester.

S’il veut y arriver, il devra donner des preuves de sa sincérité. Celle-ci ne réside pas dans les « engagements » eux-mêmes, mais dans la mise en œuvre des conditions politiques nécessaires pour qu’ils puissent être tenus : pour cela, il faut des majorités de gauche. Selon les sondages, celle-ci serait envisageable en Wallonie. C’est peu, mais ce n’est pas rien.

Pour convaincre que son actuel virage n’est pas qu’une manœuvre cynique pour récupérer des votes qui lui échappent, le PS doit travailler à l’émergence de ces conditions politiques. Un préaccord électoral avec Écolo et le PTB comme le propose la FGTB wallonne ? C’est mettre la charrue avant les bœufs. Il y a trop de méfiance, héritée d’un passé proche, et trop de concurrence légitime induite par la compétition électorale qui s’annonce. Ce qui est nécessaire d’ici juin 2019, c’est une confrontation ouverte et publique sur les objectifs à court et moyen terme. Quelle qu’en soit l’issue, ce sera au minimum un bel exercice de pédagogie politique.