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Politique Archives N°103
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Michele Magno : « Renzi et la centralité du travail »

Hugues LE PAIGE

Michele Magno est un spécialiste des questions sociales et du travail. Ancien dirigeant de la CGIL et du PCI, proche de Bruno Trentin qui fut notamment le secrétaire général de la CGIL. Magno s’est affirmé comme un partisan de Renzi même s’il exprime aujourd’hui de sérieuses critiques à son égard. Il a notamment publié chez Ediesse La parabola del lavoro nel riformismo italiano (2005) et Etica, politica, economia nel Novecento (2006) (non traduits).

 

 

 

 

 

 

 

Hugues Le Paige : Dans l’article de Politique (n°103, mars 2018), Michele Magno explique pourquoi le PD a mieux résisté que l’ensemble du centre gauche en Europe en maintenant un score électoral consistant, mais il précise aussi les raisons de la crise actuelle du parti de Renzi. Et il ajoute ceci.

Michele Magno : Renzi a voulu bâtir le parti de la nation en conquérant les voix modérées, celles du centre en les prenant à Forza Italie et même à la Lega. Il n’y est pas parvenu. Une partie de cet électorat de droite l’avait rejoint aux européennes de 2014,1 mais l’a ensuite rapidement abandonné. En réalité, on peut dire, en forme de boutade, qu’un parti de la nation italienne existe déjà et c’est le M5S ! Dans le sens où Grillo et du M5S dont peut et on doit dire tout le mal possible ont réussi un chef-d’œuvre politique d’unir sous la bannière de l’anti-politique un tiers d’ex- berlusconiens, un tiers d’ex post-communistes et un tiers de ceux qui étaient à la fois contre Berlusconi et contre le PD. Aujourd’hui le PD n’est pas en bonne santé. Après l’échec du referendum constitutionnel de décembre 2016 — qu’il avait transformé en plébiscite personnel — Renzi n’a pas pris le temps de la réflexion. Je ne crois pas que ce soit seulement pour une raison de tempérament, à cause de son égo hypertrophié, mais sans doute parce qu’il n’a pas de culture politique. Après cet échec, Renzi est devenu une sorte de protopopuliste. Au lieu d’assumer un rôle d’un homme d’État et de faire assumer au PD celui d’un parti de responsabilité nationale, il s’est mis à suivre les « grillini » sur la voie des propositions démagogiques. À cette crise du PD s’ajoute la formation à

sa gauche d’une fédération de partis, héritiers de la gauche du XXe siècle et qui sont nés sur l’onde d’un fort sentiment anti-Renzi. Et cette fédération2 peut priver le PD de voix précieuses.


Mais Renzi lui-même a conclu un chapitre de l’histoire du centre gauche en l’inscrivant sans partage dans le social-libéralisme, mais aussi sans développer un véritable projet politique…
Je suis d’accord : il manque un projet. Il répète sans cesse les mêmes choses sur des réalisations contestables (en matière d’emploi) ou qui lui ont aliéné des secteurs très importants comme les enseignants. Il ne parvient pas à parler à toute la société italienne. Et notamment à ceux qui se sentent menacés, d’un côté, par la globalisation et de l’autre, par l’immigration ou plus généralement à ceux qui vivent de vraies difficultés économiques. Sur l’immigration qui sera un des thèmes les plus importants sur lequel se jouera la campagne électorale, le gouvernement dont il est le garant a réussi à temporiser, à réduire les entrées en Italie, mais au prix de remplir les prisons libyennes de malheureux qui sont torturés et massacrés et donc de ne pas mener une action concrète de contrôle en Libye. Sur ce plan aussi, le PD aura des difficultés. Sans compter que Renzi n’a pas fait ce qu’il avait promis : reconstituer un parti sur le plan du territoire capable de parler au citoyen non seulement dans les cercles du parti, mais aussi dans les périphéries urbaines pour affronter les problèmes vitaux de la population. Mais le PD n’existe pas dans ces périphéries populaires. Il ne parle pas à ses habitants.

Rebâtir la gauche ou même un centre gauche exige une stratégie d’alliances, mais aussi la reconstruction de ce qu’on appelait « un bloc historique » : rassembler ce qui subsiste de la classe ouvrière traditionnelle, les jeunes chômeurs, les populations d’origine immigrée…
Je suis d’accord. Il faut de grandes idées — un projet — pour rassembler, selon la vieille appellation, un « bloc historique » même si la mobilité sociale actuelle rend le concept marxiste de classe sociale plus complexe. Vient alors la patiente reconstruction d’un système d’alliances sociales dont l’épicentre demeure le travail salarié. Deux tiers des travailleurs italiens sont encore des salariés aujourd’hui présents dans les industries et les services et dont les caractéristiques sont toujours le rapport de subordination et de sous-salaire. Quand Togliatti est rentré en Italie en 1945. Il a d’abord proposé, avec le « tournant de Salerne », son compromis historique, c’est-à-dire la nécessité d’une constitution démocratique, la lutte contre ce qu’il restait du fascisme, la nécessité de rendre l’Italie économiquement plus dynamique en acceptant même partiellement l’économie de marché. Ce furent ces grandes idées qui ont agrégé un bloc historique. Ce bloc historique n’existe pas préalablement à un projet politique composé en fonction de chaque catégorie qui constitue ce bloc historique. Il faut d’abord un projet de société, rendre ses propositions crédibles et sur cette base que l’on peut acquérir des adhésions et les unifier. Et pour revenir à Renzi, il n’a pas en tête cette centralité du travail qui est encore et toujours la réalité d’aujourd’hui. C’est vrai pour toute la gauche européenne : le rapport s’est rompu entre politique et travail. Weber a gagné sur Marx : le socialisme européen s’est intéressé de plus en plus à combien gagnent les travailleurs — ce qui est évidemment important — plutôt que à comment ils gagnent leur salaire, ce qui est aussi fondamental.

1 Le PD avait alors obtenu 41 % des suffrages, Un record absolu.

2 Allusion à la liste Liberi e Uguali

Hugues LE PAIGE

Journaliste-réalisateur, membre du collectif éditorial de "Politique"


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