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Italie : une alternative à gauche ? Entretien avec Sara Prestianni (Liberi e Uguali)

Hugues LE PAIGE

Entretien avec Sara Prestianni, tête de liste Liberi e Uguali pour la circonscription Europe

Sara Prestianni

Le 4 mars prochain, l’Italie vote pour des élections qui s’annoncent très difficiles pour une gauche divisée et affaiblie [1]. Les derniers sondages confirment un net avantage pour la coalition de droite (Forza Italia–Lega Nord–Fratelli d’Italia) radicalisée et qui exploite avec une virulence jamais atteinte la question migratoire. Cette coalition est à 34, 30 % dans les sondages avec un net avantage pour le parti de Silvio Berlusconi qui peut espérer un incroyable retour gagnant. Le Mouvement Cinque Stelle (M5S) serait le premier parti du pays avec près de 28%. Le PD de Renzi stagne à 21/22 % tandis que son alliée Emma Bonino (Europa +) totalise 3,5 %. La gauche alternative de Liberi et Uguali (LeU) peine à dépasser les 6 %. On prévoit aussi un fort taux d’abstention qui pourrait dépasser les 30 %.   Dans le prochain numéro de Politique (sortie le 23 février), j’ai mené l’enquête à Rome et tenté de comprendre la « disparition d’une gauche modèle », notamment en interrogeant huit personnalités aux opinions contrastées. De très larges extraits de ces entretiens seront disponibles sur notre site dès la parution du numéro. En attendant, en guise d’introduction et pour actualiser cette enquête, j’ai rencontré cette semaine Sara Prestianni, tête de liste pour LeU dans la circonscription Europe. Les Italiens de Belgique et d’ailleurs ont commencé à voter ce 15 février et ont jusqu’au 1er mars pour remplir leur devoir électoral.

Hugues Le Paige

Sara Prestianni[2], diplômée en sciences politiques de l’université de Bologne, est une spécialiste de la question migratoire. Elle a été coordinatrice du réseau euro-africain de Migreurop jusqu’en 2011. Depuis 2017, elle est dirigeante du secrétariat national de Sinistra Italiana, mouvement de la gauche radicale, aujourd’hui composante importante de la liste LeU.

 

Hugues Le Paige : Le tableau de la gauche italienne est sombre. Les divisions et la confusion dominent. Le PD de Renzi est désormais totalement engagé dans le social-libéralisme. Quelles sont les perspectives de Liberi e Uguali (LeU) à travers ces élections du 4 mars ?

Sara Prestianni : Je partage le constat général et celui sur le PD en particulier. L’objectif de LeU est d’offrir une alternative à gauche et de récupérer un champ politique qui a été abandonné par l’évolution de ce PD de plus en plus « macronien ». Ce n’est évidemment pas par hasard que l’on retrouve aussi à LeU des femmes et des hommes qui ont abandonné le PD à différentes époques et qui se retrouvent aujourd’hui aux côtés de Sinistra Italiana (SI) qui a toujours été une force à la gauche du PD et qui refuse l’alliance avec celui-ci. C’est l’idée aussi d’un rassemblement de la gauche italienne qui a toujours été historiquement éparpillée. C’est une démarche complexe, je le reconnais, mais dont le but est aussi de s’opposer aux deux coalitions qui se profilent : les  larghe intese  («les grandes coalitions») entre Berlusconi et Renzi et la coalition potentielle entre la Lega (La ligue du Nord) et le M5S (Movimento Cinque Stelle) qui est particulièrement inquiétante en matière d’immigration.

 

Les sondages vous attribuent entre 6 et 8 % qui devraient vous permettre de dépasser le seuil électoral et d’avoir des élus. Mais comment voyez-vous votre rôle parlementaire ?

Face aux coalitions qui se dessinent, nous entendons mener une opposition claire, mais aussi décliner nos propositions tant en matière socio-économique que sociétale et qui vont dans le sens de « plus d’égalité ». D’autre part, nous voulons poursuivre le processus d’unification de la gauche. Tout ne s’arrête pas avec les élections. En dehors des enjeux du scrutin qui peuvent susciter des tensions, nous voulons reconstruire une gauche qui ne peut plus s’incarner dans le PD tant dans son programme que ses candidats. Le PD va jusqu’à présenter des anciens DC comme Cassini [3] à Bologne qui incarne la droite.

 

Mais cela n’empêche pas qu’il y ait aussi des ambiguïtés au sein de LeU où il y a au moins deux tendances. L’une qui veut reconstruire une gauche alternative et une autre qui serait prête à retravailler avec un PD débarrassé de Renzi. C’est-à-dire à reconstruire un « bon » centre gauche. Je pense notamment à Bersani et D’Alema qui ont quitté récemment le PD après avoir voté toutes les propositions de Renzi. Est-ce que cela permet vraiment de dégager une perceptive politique claire ?

Cela fait partie de la complexité dont je parlais. Cette complexité vient de parcours différents et d’attitudes diverses sur la question des alliances. Nous savons depuis le début qu’il y a trois « âmes » [4]  de gauche différentes chez LeU [5]. Moi je suis dirigeante nationale de Sinistra Italiana (SI) et, pour nous, la position est très claire. De plus, vu la manière dont Renzi a constitué ses listes avec uniquement des fidèles et en ajoutant des gens de droite, il n’y a pas d’alliance possible. Maintenant il est difficile de se projeter dans l’avenir sans connaître le résultat des élections. Il faut attendre ces résultats pour définir la meilleure stratégie possible et ne pas faire des hypothèses sur les sondages. Il y a des sensibilités différentes, mais qui ont décidé de s’engager sur un projet commun : créer une alternative de gauche dans un panorama qui vire complètement vers le centre et la droite.

 

Une critique adressée à LeU est que ce serait une addition d’appareils qui ne reposerait sur aucun mouvement social de terrain qui, par ailleurs, est aussi très faible aujourd’hui en Italie …

Je pars du principe qu’un mouvement politique est d’abord fait par des personnes. Et si on regarde les candidats de LeU, on retrouve des personnes de la société civile. La coordinatrice de notre campagne vient de la Lega Ambiente [6], on trouve aussi le vice-président de l’ARCI [7]. Dans la campagne, il n’y a pas que les candidats, mais aussi des personnes qui s’engagent dans le projet. On a vu leur présence, à côté des responsables de LeU, lors de la manifestation à Macerata contre l’attentat raciste. Le mouvement social antiraciste et en solidarité avec les immigrés est présent même s’il doit être restructuré collectivement.

 

Il existe une autre liste à la gauche du PD qui est Potere al Popolo (PAP). Cela indique qu’un accord n’a pas été possible avec tous les groupes de gauche, notamment avec ceux qui ont une position plus radicale ? C’est un handicap pour vous ?

Moi, je crois que c’est très bien au niveau démocratique. C’est une participation importante. Il y a un dialogue possible avec certains partis qui ont fondé LeU. Maintenant la capacité de dialoguer dépend aussi des personnes. Il y a eu des choix assez sains : certains voulaient élargir le champ de la coalition pour être plus fort, d’autres ont opté pour une voie plus radicale, mais aussi plus minoritaire. Cela fait partie de la longue histoire de la gauche italienne. C’est aussi l’expression de la démocratie.

 

Le M5S est un mouvement transversal qui, en dépit de ses positions très réactionnaires (notamment à propos des syndicats ou de la question migratoire), a réussi à attirer un électorat de gauche. Comment récupérer cet électorat ? Comment lui parler ?

C’était sans doute vrai au début – lors des élections de 2013 – mais, aujourd’hui, j’ose croire que cet électorat de gauche a compris que le M5S n’a rien à voir avec la gauche. Quand on évoque une coalition entre M5S et la Lega, c’est assez parlant ! Et même sur le plan du financement public des partis qui était un de leurs chevaux de bataille, on voit aujourd’hui des comportements frauduleux chez leurs élus. C’est un mouvement qui se veut antiparti, mais qui en incarne toutes les contradictions. Si, en 2013, l’électeur de gauche pensait pouvoir voter pour le M5S qui était le parti antisystème, je pense qu’aujourd’hui le M5S a fait lui-même la démonstration qu’il n’est en rien de gauche.

 

On savait que la question migratoire serait au centre de la campagne électorale. Mais elle est aujourd’hui omniprésente et exploitée sans vergogne par la droite. On a eu la violence physique comme à Macerata, mais il y a aussi en permanence la violence verbale de la droite avec une instrumentalisation sans précédent y compris des chiffres…

Sur la question migratoire, je répète toujours qu’il y a eu une très claire instrumentalisation du phénomène migratoire, y compris sur les chiffres d’arrivées en Italie. La volonté est claire de vouloir créer un bouc émissaire des difficultés du pays…

 

… y compris par le PD

… Y compris par le PD et par tous les gouvernements et les oppositions de droite depuis 10 ans et cela pour éviter d’affronter les responsabilités de la crise dans laquelle se trouve l’Italie. Si on regarde les programmes aujourd’hui, c’est à qui expulse le plus grand nombre, à qui passe le plus d’accords avec les régimes dictatoriaux, à qui est le plus raciste. Mais les médias, surtout la télévision, ont aussi contribué à cette campagne. Le plus urgent est de rappeler la vérité des chiffres qui montrent qu’il n’y a aucune invasion. Personnellement, j’insiste toujours sur la question du solde migratoire négatif, car c’est véritablement le miroir de l’instrumentalisation des chiffres.

La question migratoire au centre de la campagne . Photo S. Prestianni

 

C’est-à-dire ?

Il y a plus d’Italiens qui partent à l’étranger que de migrants qui arrivent. On en est revenu aux chiffres des années 1960 quand les Italiens émigraient en masse. Quand on vivait le plus haut niveau historique de cette émigration ! ! il n’y a aucun débat sur les raisons du départ des Italiens alors qu’on est envahi en permanence par la question des arrivées en Italie. Ou alors il faut commencer à parler de « l’invasion » des Italiens en Europe. Mais on se contente de parler de fuite des cerveaux ou de génération Erasmus alors que le phénomène est d’une autre nature beaucoup plus complexe. Il y a une volonté de gonfler les chiffres de l’immigration pour créer un imaginaire à des fins politiques. Ensuite, il faut pointer toute une série de politiques qui se sont succédées et qui ont été la cause de la mauvaise gestion de la question migratoire en Italie et qui ont provoqué dans certaines zones des situations d’urgence et de tension sociale réelle. C’est ainsi que, d’un jour à l’autre, le ministère de l’Intérieur peut décider de créer dans une ville un centre d’urgence sans même prévenir la mairie alors que la même mairie peut elle-même avoir un centre d’accueil prévoyant un accompagnement et des mesures d’intégration. On ne peut pas gérer la question dans l’improvisation et par des seules mesures d’urgence qui favorisent l’infiltration de gens qui veulent faire du business et qui favorisent aussi des décisions prises d’en haut et qui sont imposées aux territoires concernés sans concertation. Cette politique négative pour les migrants comme pour les Italiens provoque des tensions sociales qui sont ensuite montées en épingle par les médias… Et ce sont toujours les plus précarisés, Italiens comme migrants, qui en sont les premières victimes. Il y a un énorme travail d’information à fournir notamment envers les Italiens les plus précarisés à qui on veut faire croire que les migrants sont responsables de leur situation. C’est un travail de longue haleine. Moi, je suis très inquiète de la montée du racisme en Italie.
Il faut aussi se battre pour modifier le règlement de Dublin III qui oblige les migrants débarqués en Italie à y rester, y compris contre leur volonté et qui empêche une répartition de l’immigration entre les différents pays européens. En résumé, il y a trois éléments qu’il faut mettre en avant : reconstruire une narration de la migration qui rétablisse la réalité ; définir qui est responsable de quoi dans la crise italienne (contre l’image du bouc émissaire) et changer les politiques qui créent des tensions sociales. Ce sont des démarches complémentaires.

 

Pour terminer, quel peut-être le rôle d’un·e élu·e des Italiens de l’étranger ?

Il y a, bien sûr, le soutien traditionnel aux revendications matérielles et de service aux Italiens qui vivent à l’étranger. Mais je voudrais porter le débat sur les raisons qui poussent tant de jeunes Italiens à quitter leur pays. Il faut  déterminer les responsabilités de ce mal-être qui tient à la précarité économique et sociale et qui pousse beaucoup de gens de niveaux de formation et d’origines sociales très diverses à partir. Ce débat est occulté en Italie parce qu’on ne veut pas aborder la question des responsabilités politiques  de cette situation. Par ailleurs, à ce propos, mais aussi plus largement, je voudrais mettre en avant ce que nous appelons à SI, « l’agenda des droits ». Je pense que l’Italie a complètement perdu la notion des droits (sociaux, économiques, civils, etc.) en les bafouant de manière systématique alors qu’ils sont la raison d’être de la gauche.

(Bruxelles, le 15 février 2018)

 

[1] Voir les Blog-Notes du 7 février et du 29 janvier.

[2] https://saraprestianni.com/

[3] Pier Ferdinando Casini, démocrate-chrétien de droite, longtemps allié de Berlusconi.

[4] Le mot « âme » désigne les tendances au sein d’un parti. Le vocable vient historiquement du PCI qui ne connaissait pas le droit de tendance, mais acceptait les « âmes » de droite, de gauche et du centre au sein du parti.

[5] Les trois composantes de LuE sont :

• MDP – Articolo Uno scission la plus récente du PD où l’on retrouve notamment des anciens dirigeants du PD (d’origine communiste) comme Bersani et D’Alema qui ont eu aussi des confrontations personnelles très dures avec Renzi

Possibile : scission plus ancienne du PD (2015) à laquelle se sont joints des transfuges du M5S. Le secrétaire du parti, Giuseppe Civati, se définit comme un « socialiste libéral ». Possibile, formation de centre gauche, mais critique envers la droitisation du PD met l’accent sur la laïcité et les droits civils.

Sinistra Italiana (SI) s’affirme comme gauche alternative. Elle est le résultat de la fusion, en 2017, d’anciens membres de la gauche du PD, de représentants du mouvement de gauche radicale SEL (Sinistra Ecologia e Liberta) et de quelques ralliés du M5S.

[6] Lega Ambiente : mouvement écologiste indépendant

[7] ARCI (Associazione RIcreativa e cuturale italiane) : mouvement culturel et d’éducation permanente de la gauche italienne, fondé en 1957 par le PCI et le PSI.

[8] Voir sur le Blog-Notes.

Hugues LE PAIGE

Journaliste-réalisateur, membre du collectif éditorial de "Politique"


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