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Circoncision : on se calme

Henri GOLDMAN

L’annonce faite il y a quelques jours que la circoncision pratiquée en milieu hospitalier pourrait ne plus être remboursée par la sécurité sociale a déclenché une tempête dont les réseaux sociaux sont coutumiers. Dans les deux sens…

D’un côté, on fustige le rapport du comité consultatif de bioéthique qui, en formulant son avis unanime, aurait cédé à une forme d’islamophobie rampante. Semblent partager cette opinion de nombreuses personnes musulmanes et juives, c’est-à-dire appartenant à des traditions où la circoncision des garçons est courante. D’un autre côté, on va plus loin que le comité de bioéthique en dénonçant une pratique barbare qui devrait être interdite un nom du droit de l’enfant à son intégrité physique. On affirme que, en dehors d’une nécessité médicale, la circoncision n’est rien d’autre qu’une mutilation génitale irréversible et à ce titre intolérable.

L’avis du comité de bioéthique, extrêmement fouillé, est nettement plus prudent. Cette prudence, étayée de nombreux avis en sens divers, aboutit à ce qu’il ne demande absolument pas de revenir sur la tolérance dont bénéficie aujourd’hui la pratique de la circoncision dans pratiquement tous les pays. À ce propos, le comité prend ses distances avec la mise en équivalence de la circoncision rituelle des petits garçons et de l’excision des petites filles : « Si les deux pratiques relèvent sans doute de la symbolique du passage, la première est clairement religieuse, tandis que la seconde est aussi, et peut-être d’abord, une forme de répression exercée sur la condition féminine en tant qu’elle vise à châtrer la femme d’une partie du plaisir sexuel. La circoncision n’est nullement une agression dirigée contre la virilité ; l’excision s’en prend directement à la féminité elle-même. » De fait, on connaît peu d’hommes circoncis rituellement pour s’en plaindre après coup, et certains l’approuvent suffisamment pour la reproduire sur leurs propres garçons, y compris du côté de personnes, croyantes ou non, disposant d’un niveau élevé d’éducation.

Quant à la question du remboursement, elle est plus complexe qu’elle n’en a l’air. Le comité propose d’y mettre fin : « La charge financière de la circoncision non médicale ne doit pas incomber à l’ensemble des citoyens ». Or, si les circoncisions ne sont plus remboursées, elles continueront à se pratiquer, car il s’agit d’une pratique communautaire et non d’un simple caprice comme peut l’être une opération de chirurgie esthétique. Mais elles se feront alors à moindre coût, dans des conditions sanitaires invérifiables, avec toutes les conséquences imaginables en termes de santé publique. Sans vouloir comparer l’incomparable, n’est-ce pas aussi l’argument qui a emporté le remboursement de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) ? Celle-ci n’est pas non plus un acte qui s’impose pour des raisons directes de santé publique, mais en fonction d’un état de détresse d’une tout autre nature. En décidant de rembourser l’IVG, on a surtout voulu prévenir le risque sanitaire majeur du renvoi de l’avortement du côté des « faiseuses d’ange ».

La revendication féministe en faveur de la dépénalisation de l’IVG – et de son remboursement – a mis du temps à s’accomplir, mais elle a heureusement fini par conquérir l’assentiment de l’opinion publique, à tout le moins de ses secteurs les plus progressistes. En revanche, dans les mêmes secteurs, les mobiles religieux n’ont pas bonne presse et on n’est pas tenté de les prendre en considération. Or, la circoncision est une pratique communautaire exercée aujourd’hui sur un tiers des garçons à l’échelle planétaire, pratique enracinée de manière séculaire comme rite de transmission auprès de certains groupes humains. Pour ces groupes, ce rite est de l’ordre de la nécessité. Cela ne signifie pas qu’une pratique rituelle ne puisse pas évoluer au regard de certaines prises de conscience contemporaines. La réprobation qui s’exprime à l’égard de la circoncision a d’évidence quelque chose à voir avec la grande attention accordée aujourd’hui à la protection de l’enfance. Comme la volonté d’interdire l’abattage rituel sans étourdissement à quelque chose à voir avec la nouvelle sensibilité à la souffrance animale qui se manifeste aussi par la mode du « vegan ». Mais, – est-ce un pur hasard, ou l’air du temps ? – il se trouve que ces deux pratiques contestées sont principalement le fait d’un groupe de la population qui est désormais l’objet d’une méfiance généralisée pour de tout autres raisons : les musulmans, qui se retrouvent une fois de plus dans le collimateur.

Sans doute, les raisons sanitaires qui ont présidé à la sacralisation de ces deux pratiques – la circoncision et l’abattage rituel – n’ont plus lieu d’être aujourd’hui. Reste le plan symbolique, et ce n’est pas négligeable. Mais les traditions ne sont pas immuables. Toutes, elles évoluent, mais cette évolution ne peut s’accomplir que par un mouvement venant de l’intérieur des groupes qui les pratiquent. Un tel mouvement ne se fera jamais sous le lourd doigt accusateur de la nouvelle bien-pensance.

rédacteur en chef de « Politique »

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