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Ce que la coupe du monde de football dit de la politique

François PERL

A la 53ème minute du match Angleterre-Belgique, Adnan Januzaj reçoit un ballon de Youri Tielemans, provoque un joueur anglais, l’efface en deux crochets, enroule une frappe et inscrit le seul but du match. Un éclair de génie dans une partie insipide. Les observateurs de la planète foot relèveront que, dans sa conception, ce but doit beaucoup à l’école des jeunes du Sporting d’Anderlecht par laquelle les deux jeunes pépites de l’équipe nationale belge sont passées. Mais d’autres grilles de lectures apparaissent en trame de fond d’un évènement footballistique attendu (Januzaj est sans doute un des plus grands talents en devenir du foot belge). Elles font écho à l’histoire familiale du buteur du jour. Le père d’Adnan, Abedin Januzaj, a fui le Kosovo en 1992 pour éviter la conscription de l’armée yougoslave qui commençait à enrôler de force des recrues pour renforcer le front bosniaque. Son fils né en Belgique échappera à un destin familial inscrit dans l’histoire tendue du Kosovo. Un de ces grands-oncles a connu les prisons yougoslaves pour avoir milité, dans les années 80, en faveur des droits de la minorité albanaise. D’autres membres de la famille combattront avec l’UCK1 pendant le conflit avec la Serbie.

La cellule familiale d’Adnan fait partie de ces centaines de milliers de réfugiés kosovars qui essaimèrent dans l’Europe pendant la décomposition de l’ex-Yougoslavie. Adnan aurait pu se retrouver dans la Nati (l’équipe nationale suisse) au côté de Shaquiri et Xhaka, autres emblèmes, et success stories, de la diaspora kosovare. Mais c’est en Belgique, et plus précisément dans les quartiers du nord de Bruxelles, que cet ailier gauche au style racé posera les jalons d’une belle carrière avant d’être recruté, à l’âge de 16 ans, par Manchester United. Décrit par tous ses formateurs et enseignants comme un modèle d’intégration, Adnan Januzaj est un enfant de réfugié politique. Combien de supporters belges massés le 28 juin dans le stade de Kaliningrad (la Konigsberg de Kant), au pays devant des grands écrans ou plus simplement chez eux, auront relevé que leur équipe nationale doit la première victoire contre une grande nation de sa “génération dorée” à un jeune joueur au pédigrée aussi bigarré qu’un quartier bruxellois. Au gré des règles (ou aberrations) de conditions de nationalité et d’admission dans les équipes nationales, il aurait pu jouer pour le Kosovo, l’Albanie, la Serbie ou la Turquie. Et s’il était resté en Angleterre, la fédération anglaise était prête à lui assurer une voie royale pour porter la vareuse sertie des 3 lions de la couronne britannique. Situation paradoxale au regard de la manière dont les frontières européennes se sont refermées sur les ressortissants des Balkans depuis la fin des conflits.

Soft power

C’est un truisme : réduire la coupe du monde a un évènement sportif est un non-sens. A l’image des Jeux olympiques, un Mundial recèle nombre de codes et de signes politiques. A commencer par le choix simultané de la Russie et du Qatar pour organiser les éditions 2018 et 2022. Voté par la Fifa en 2010, il possède deux signifiants très forts. Il révèle, d’une part, les travers habituels des  décisions de la Fifa et met très vite à jour leurs arrières-cuisines peu ragoutantes faites de corruption et d’arrangements mafieux. D’autre part, le choix de ces deux pays confirme à quel point l’organisation de grands évènements sportifs relève davantage du soft power politique et économique que de l’idéal coubertinien2.

Encore plus que les Jeux olympiques, qui ont connu leurs lots d’avatars politico-sportifs, une coupe du monde de football déploie ce paradoxe d’être à la fois un moment de politique et de cécité, volontaire, collective. L’affaire Skripal3, la guerre dans le Donbass ukrainien4 qui continue à faire des morts pendant les matchs et dont le front se situe à moins de 200 km du stade de Rostov où les Belges ont remporté une victoire “historique” contre le Japon, sans oublier la grève de la fin du réalisateur ukrainien Oleg Sentsov : l’actualité russe des dernières semaines ne manque pas de sujets d’indignation. Et cela sans compter le quotidien des opposants, journalistes et défenseurs des droits humains. Cette coupe du monde offre, pour autant qu’il en ait vraiment besoin, une fenêtre de tranquillité sur le front politique à Vladimir Poutine qui aura su, comme peu de dirigeants mondiaux, capter tout l’intérêt de ce grand cirque médiatico-politique.

Il faut sans doute revenir en 1978 et à la coupe du monde organisée par l’Argentine pour retrouver un contexte aussi incandescent. La dictature fasciste du Général Videla, arrivé au pouvoir par la force deux ans auparavant, avait pu conserver sans trop de problèmes l’organisation du tournoi, malgré les milliers de disparus, les assassinats politiques, la torture des opposants, parfois pratiquées à quelques encablures des stades où se déroulaient les matchs. Avec la bienveillance de la Fifa, dirigée par le brésilien Joao Havelange, personnage véreux toujours bien placé aux intersections des combines politico-affairistes dans son pays et dans toute l’Amérique latine, mais avant tout grand ambassadeur de tous les régimes golpistes5 de la région. L’histoire ne retiendra pourtant de cette coupe du monde, et bien après sa fin, que les conditions dans lesquelles l’Argentine finit par obtenir son titre de champion du monde au prix de nombreux trucages et de violations répétées de l’éthique sportive. La dictature de Videla remportera, elle, un incontestable succès diplomatique et une “normalisation” acquise à bon compte qui lui garantira quelques années de bois de chauffage là où un boycott aurait probablement contribué à la faire chuter.

Relents nationalistes

L’histoire recèle pourtant des épisodes aux relents plus positifs. Comme par exemple l’organisation du mondial en Espagne en 1982, attribué en 1966 au régime franquiste lui aussi occupé à la normalisation de son image à l’étranger et qui deviendra, par un juste retournement des choses, un des symboles de la movida et de la renaissance d’un pays accablé par près de 50 ans de totalitarisme. On se souviendra aussi de la victoire de la France en 1998 qui réconciliera, pour un temps, la République et ses minorités dans la célébration du “black blanc beur”. Moins évident mais tout aussi symbolique, l’organisation de l’édition 2010 par l’Afrique du Sud, malgré un déficit abyssal et des investissements aussi pharaoniques qu’inutiles, rejaillira sur l’estime de soi d’un continent, considéré jusque là comme inapte à l’organisation de ce genre de grand-messes.

L’édition russe s’inscrit dans le contexte d’une époque où l’heure n’est pas vraiment aux célébrations oecuméniques.

Prenons d’abord les déroutes sportives des nations africaines qui semblent définitivement décrocher de la dynamique de la mondialisation du football. Dans une terrible métaphore de la situation générale du continent, les fédérations africaines sont rongées par la corruption et par l’asservissement à des réseaux d’agents de joueurs travaillant aux frontières de l’esclavagisme. Elles se condamnent à évoluer dans un écosystème moribond et s’obligent à aller chercher des techniciens étrangers de seconde zone pour diriger leurs équipes et des binationaux nés et formés en Europe pour densifier leurs équipes. Des emplâtres qui ne parviennent plus à masquer la misère footballistique d’un continent aux ressources infinies mais qui sont siphonnées par l’Europe et, de plus en plus, l’Asie.

Il y a aussi cette petite musique délétère qui commence à se faire entendre autour de l’équipe de France, sorte de “négatif” de la génération Zidane/Thuram, considérée désormais par certains éditocrates comme le symbole d’une France gangrénée par le communautarisme qui serait incapable de reproduire la synthèse du “black blanc beur”. Peu importe si une simple analyse de l’effectif présent en Russie invalide totalement cette thèse. Pour peu que cette équipe n’atteigne pas les résultats que sa qualité lui promet, la défaite sera perçue et en fait surtout instrumentalisée comme un énième signe du “mal français”.

Chaque coupe du monde charrie aussi son lot de prurits patriotiques voire nationalistes. Généralement cantonnés à des propos de piliers de bar, ils dépassent ces derniers jours, en France toujours, ce contexte. Dans une offensive médiatique concertée, Jean-Luc Mélenchon et certains députés de la France Insoumise se sont lancés dans une opération de récupération assez nauséabonde de la déroute allemande. “Joie pure”, célébration de la victoire coréenne (peu importe les conditions militaires imposées aux joueurs du pays du matin calme, promis pour la plupart à un enrôlement d’un an dans l’armée pour n’avoir pu se qualifier) ou encore glorification du schadenfreude6, tout a été bon pour faire entendre un détestable tropisme germanophobe qui suinte très souvent de la France Insoumise. Comme si la Mannschaft7, pourtant symbole d’une Allemagne qui a intégré le fait multiculturel et qui est attaquée au pays par les populistes et l’extrême droite pour sa trop grande diversité, devait expier pour la haine à la limite de la rationalité que Mélenchon voue à Angela Merkel.

Cette pathologie nationaliste se transforme parfois en racisme comme lorsque le joueur suédois d’origine turque, Jimmy Durmaz, se fait lyncher à coup d’insultes racistes et de menaces violentes sur les réseaux sociaux pour avoir provoqué une faute ayant entraîné la défaite de son équipe face à l’Allemagne.

Cette coupe du monde, il faut le dire, était partie sur des mauvaises bases. Dès avant son coup d’envoi, l’appareil de communication avait inondé les médias d’images de Mohammed Salah, un des meilleurs joueurs de la saison en Europe et icône égyptienne, en compagnie de Razman Kadyrov, l’épurateur de la Tchétchénie. La cérémonie d’ouverture n’était pas en reste avec la mise en scène de la nouvelle amitié entre Mohammad Bin Salman et Vladimir Poutine qui devaient, entre deux phases de jeu affligeantes, avoir des choses à se dire sur le Yémen ou la Syrie…

Si le but d’Adnan Januzaj est venu rappeler que les vagues migratoires ont toujours eu un rôle moteur dans le football et que ce sport a plus qu’à son tour joué un rôle, essentiellement symbolique, dans l’intégration et l’ascenseur social, c’est sans doute en Iran que ce mondial russe a trouvé, jusqu’à présent, son signifiant politique le plus positif. Dans un pays en pleine ébullition, pris dans ses contradictions entre rénovateurs et conservateurs et mis sous pression par les menaces de l’administration Trump, l’ouverture du stade Azadi de Téhéran aux femmes pour suivre la retransmission des matchs disputés par l’équipe nationale  est un nouveau signe perceptible du combat d’une société civile et d’une population dont l’appétence pour la liberté et la résilience auront trouvé, grâce football, un accélérateur supplémentaire.

 

  1. L’armée de libération du Kosovo.
  2. de Pierre de Coubertin, fondateur du mouvement olympique moderne et icône du fair-play et du désintéressement
  3. Du nom de cet opposant russe victime d’une tentative d’empoisonnement en Angleterre en mars 2018.
  4. Conflit armé opposant l’Ukraine à des séparatistes et des supplétifs d’Armée russe dans l’est de l’Ukraine depuis 2014.
  5. Terme désignant les régimes dictatoriaux arrivés au pouvoir par la force en Amérique du Sud pendant la Guerre froide.
  6. expression allemande désignant le sentiment de joie ressenti face à l’humiliation de l’autre
  7. « Équipe » en allemand et par extension le nom donné à l’équipe nationale allemande.

François PERL

membre du collectif éditorial de Politique


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