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Catalogne : l’indépendance vue de gauche

Henri GOLDMAN

 

Une partie de la gauche radicale soutient avec enthousiasme l’indépendance catalane aux côtés du Vlaams Belang et de la N-VA. Une autre partie de la gauche dénonce un « indépendantisme de riches ». Les comparaisons (avec l’Écosse, la Flandre, le Québec…) volent dans tous les sens. Au secours !

De ce constat de départ, une chose saute aux yeux : la question catalane ne se présente pas comme une évidence binaire, avec des bons catalanistes et des mauvais espagnolistes, ou le contraire. Les camps en présence sont complètement embrouillés, à la fois sur le plan idéologique et sur le plan des intérêts socio-économiques. Il y a « de la gauche » et « de la droite » des deux côtés.

Il est sûrement nécessaire, pour comprendre « comment on en est arrivé là », de restituer dans le détail l’enchaînement des évènements qui ont conduit à la crise actuelle. On ne peut pas non plus faire l’impasse sur l’incroyable violence irrationnelle libérée par le gouvernement Rajoy pour empêcher la tenue du référendum décidée par le gouvernement catalan. Alors que l’Espagne semblait avoir complètement basculé du côté des démocraties libérales, cet épisode serait bien l’indice que le système politique espagnol reste encore profondément imprégné d’autoritarisme franquiste.

Mais cette exigence d’une analyse de proximité ne peut faire l’impasse sur quelques principes généraux qui régissent « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », droit affirmé par le mouvement ouvrier et socialiste dans sa branche la plus radicale dès sa constitution au XIXe siècle [1]. Ce droit a fait l’objet de nombreuses controverses théoriques et d’expérimentations pratiques qui peuvent nous aider à appréhender la crise catalane avec les lunettes les plus adéquates.

Définitions

Mais d’abord : qu’est-ce qu’un peuple (ou une nation, la distinction entre les deux termes étant des plus floues et variable selon les langues) ? Dans La question nationale et la social-démocratie (1913), Staline, qui n’était pas encore stalinien à cette époque, esquissa une définition normative : « La nation est une communauté humaine stable, historiquement constituée, née sur la base d’une communauté de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique qui se traduit dans une communauté de culture ». Une définition trop figée et parfois curieuse (qu’est-ce qu’une « formation psychique » ?) mais qui colle encore en gros aux situations contemporaines.

Mais si le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » est acquis – et celui-ci inclus le droit à la séparation –, cela ne signifie pas que la gauche doive par principe être favorable au séparatisme et à la division à l’infini des États selon des lignes de fracture nationales. Il faut aller un cran plus loin dans l’analyse.

Dans tous les débats historiques sur cette question, les peuples à qui la gauche entendait accorder ce droit étaient toujours des peuples nationalement opprimés. Ceci concernait évidemment les peuples colonisés, mais aussi les peuples inclus sans qu’ils n’en aient jamais exprimé la volonté dans des ensembles étatiques plus larges où leur culture propre était bafouée et où leur territoire était administré par des proconsuls de la nation dominante [2]. Dans de telles situations, la séparation est une étape nécessaire de l’émancipation, même si elle n’est pas suffisante.

Des peuples opprimés ?

Mais dans les pays occidentaux développés qui ont connu récemment des poussées indépendantistes, ce n’est plus vraiment de cela qu’il s’agit. Pratiquement tous les pays multinationaux ont connu de telles crises. Tous s’étaient pourtant déjà dotés de structures fédérales accordant aux différentes nationalités une large autonomie. Leur langue et leur culture étaient totalement respectées, leur système politique était partiellement autonome, leurs territoires s’autogéraient largement, ayant même souvent des compétences diplomatiques, même si ce n’était jamais sans tensions avec les pouvoirs centraux. Québec, Flandre, Croatie, Écosse… et Catalogne : pouvait-on encore parler de peuples opprimés ?

Ça me semble indéfendable. Ce qui motive largement la démarche des indépendantistes contemporains est une combinaison de deux autres critères. D’une part, un « nationalisme de riches » quand il émane de régions prospères qui souhaitent se soustraire à la solidarité avec les régions pauvres de leur État. Ce fut manifeste en Croatie, en Italie du Nord, ça le reste en Flandre, avec la nuance que les Flamands étant majoritaires dans l’État belge et la droite néolibérale dominante en Flandre, ils peuvent viser le même objectif à travers des structures fédérales qu’ils sont en position de contrôler démocratiquement.

D’autre part, au Québec, qui a bâti lors de la « révolution tranquille » un État-providence à l’européenne, et en Écosse, des sociétés ont développé durablement des structures de solidarité de type social-démocrate à rebours du néolibéralisme qui l’emporte largement au Canada et au Royaume-Uni. Dans ces deux régions, c’est la volonté d’une société différente, qu’il serait impossible à atteindre à l’intérieur des États qui les englobe, qui a nourri l’aspiration à l’indépendance [3]. On comprend que des forces de gauche aient aussi épousé cette aspiration.

Et la Catalogne ?

En Catalogne, il y a probablement une combinaison de ces deux critères. D’une part, pour des raisons historiques, la Catalogne dispose d’une culture démocratique profonde ; elle est républicaine, elle ne s’est jamais donnée au franquisme, elle a abrité une des expériences révolutionnaires les plus enthousiasmantes du XXe siècle qui a laissé des traces dans la mémoire collective. Mais, dans le même mouvement, elle a donné naissance à une bourgeoisie beaucoup moins archaïque que dans le reste de l’Espagne, beaucoup mieux insérée dans le marché européen et mondial et qui aspire à pouvoir faire valoir son avantage concurrentiel sans être entravée par le système politique madrilène et les compromis intra-espagnols. La coexistence de ces deux critères explique que le champ politique catalaniste soit à ce point hybride. Selon qu’on privilégiera dans sa lecture le premier ou le second critère, on sera à gauche plutôt favorable ou plutôt hostile à l’indépendance catalane.

Mais deux autres éléments, tout à fait contemporains, doivent être pris en compte. Un : le « peuple catalan » n’est plus ce qu’il était. Les sociétés des régions concernées sont de moins en moins homogènes « ethniquement » par la vertu des migrations internes et internationales et des mariages qui en découlent. L’exaltation nationaliste – les drapeaux, l’histoire, les traditions – ne parle pas de la même façon à tous les résidents catalans d’aujourd’hui. Cette hétérogénéité devrait imposer, pour décréter une éventuelle indépendance, bien plus qu’une majorité étriquée de 50,1 ou 55% qui se retournera à la première difficulté. Deux : l’indépendance n’a plus les mêmes effets de souveraineté dans le cadre de la mondialisation, que celle-ci soit néolibérale ou « alter ». On ne reviendra plus sur la liberté de circulation des marchandises, des capitaux et des êtres humains, à tout le moins dans l’espace européen. En revanche, on peut accélérer la mise en concurrence des systèmes sociaux et donc des travailleurs, ce sur quoi déboucherait automatiquement, je le crains, l’indépendance catalane qui restera, au moins dans un premier temps, pilotée comme aujourd’hui par la droite libérale locale qui n’a aucune raison de se comporter d’une autre façon que toutes les droites libérales.

Ceci ne milite sûrement pas contre le « droit à l’autodétermination » auquel les Catalans ont un droit moral comme tous les peuples. La consultation était éthiquement justifiable, quoi qu’on puisse dire de sa constitutionnalité et donc des effets de droit qu’elle aurait pu générer. Mais, pour ma part, je me sens proche du point de vue d’Ada Colau, la maire de Barcelone à la tête d’une coalition de gauche alternative, qui a soutenu le droit des Catalans à s’exprimer dans le référendum, mais qui a voté « non ».

 

[1] C’était beaucoup moins clair pour les courants modérés de la social-démocratie qui ont largement couvert les entreprises coloniales de l’époque.

[2] Cas classique de la Russie tsariste, « prison des peuples ».

[3] On peut ranger dans la même catégorie l’aspiration wallonne des années 1960 au fédéralisme et aux « réformes de structure » impossibles à conquérir dans le cadre de la Belgique encore unitaire à cette époque.

rédacteur en chef de « Politique »

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Une contribution pour "Catalogne : l’indépendance vue de gauche"

  • LE PIRATE ET LE NAUFRAGÉ
    La Catalogne entre le droit et la politique

    La Catalogne demande depuis des décennies un dialogue avec Madrid en vue d’accroître l’autonomie de sa région. Pour l’adapter à l’évolution des rapports internationaux, notamment européens, mais aussi pour s’adapter à des politiques nationales toujours focalisées sur des équilibres macroéconomiques, donc nationaux. L’État espagnol a toujours refusé ce dialogue : la Constitution organise des autonomies régionales assez larges, mais l’Espagne est indivisible.

    Minorité minorisée, la Catalogne s’est donc radicalisée. Forcément. Elle est entrée en insurrection non violente, jusqu’à organiser un référendum sur son indépendance. Le gouvernement espagnol, lui, se tient au légalisme : c’est anticonstitutionnel, point. Et il réprime avec violence.

    Madrid prétend donc pouvoir donner une réponse purement juridique – un statu quo non négociable – à la revendication politique d’un changement. Au nom de l’État de droit démocratique, mais au mépris des droits des minorités : la Catalogne est une région très minoritaire, quoique l’une des plus prospères du pays. Aux citoyens soucieux d’exercer leur liberté politique, il ne restait donc d’autre recours que la désobéissance civile.

    Le concert des États européens et de l’Union européenne elle-même a appuyé sans réserve le gouvernement de Madrid, sans doute par crainte d’une contagion régionaliste ailleurs en Europe : Écosse, Flandre, Italie du Nord, Corse…
    Dans sa crise de dette, en 2015, la Grèce avait déjà souffert d’une telle peur de contagion. Dans les deux cas, on peut incriminer un manque d’intégration (mutualisations et solidarités). La revendication catalane avait sa légitimité et ses torts. Mais le gouvernement central a été responsable d’un refus de dialogue obstiné, de violences disproportionnées et, par conséquent, d’un bétonnage de l’impasse politique. Du point de vue des procédures, c’est Madrid qui a tort et je conçois que les autonomistes catalans aient jugé pouvoir transgresser le droit – contestable mais voulu incontestable – qu’on leur imposait.

    L’insurrection catalane voulait faire l’histoire. Agir en politique pour changer le droit, plutôt que soumettre la politique à un droit immuable. Le gouvernement central, lui, a érigé son entêtement légaliste en vertu politique, au nom d’une majorité espagnole d’ensemble – évidemment respectable mais qui ne pouvait s’imposer sans nuance à ses minorités. Dans cette mauvaise pièce, le pirate et le naufragé ne sont pas constamment les mêmes. Notez que je n’ai entendu cette analyse qu’une seule fois, de la bouche d’un politologue catalan interrogé par Arte. Je vois là un problème – et il n’est pas seulement catalan.

    Je n’en conclus pas que la politique doit d’office primer. Mais le mépris des gouvernements belges pour les critiques du Conseil d’État à ses projets de lois n’est pas vertueux. Pas plus que le refus de l’Exécutif de publier les arrêtés d’application de lois votées et promulguées, mais qui ne lui plaisent pas. Notre droit doit être celui d’un État de droit démocratique, et le légalisme n’y répond pas – ni dans le chef de l’Exécutif, ni dans le chef du Judiciaire lui-même.
    Le droit n’est pas la morale. Il n’est pas non plus le politique.

    Paul Löwenthal
    Professeur(é), Université catholique de Louvain

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